Vers minuit, leur musique tourne à un charivari tout à fait irrévérencieux. De garder des «nazaréens», cela les a mis en gaieté moqueuse; ils ne chantent plus, ils imitent toutes les bêtes du Maroc: des cris de chien, des cris de chameau, des cris de poule qui pond, ou même des hurlements de pure fantaisie. Alors je me lève, très furieux. A tâtons je m'en vais réveiller sous sa tente le vieux caïd responsable, et, ensemble, lui portant un fanal, moi une cravache, nous faisons le tour des gardes, avec force menaces de corrections immédiates, de plaintes au pacha, de bastonnade, de prison même. Le silence se fait, docilement...


Une heure du matin.—Une seconde mouna nous est apportée, plus pompeuse que la première: d'immenses couscouss de dessert, des pyramides de gâteaux, des mannequins d'oranges, du thé et des pains de sucre: le jeune pacha a tenu à faire bien les choses. Nos gens d'escorte se relèvent, pour recommencer une fête à tout casser, et nous finissons par nous endormir...

XXXIII

A MÉKINEZ

Lundi matin 29 avril.

En nous éveillant sous le ciel sombre, nous nous apercevons que nous étions campés dans un cimetière: le cimetière des pauvres, probablement; pas de pierres tombales, mais des bosses de gazon éparses autour de nous, les unes très anciennes, les autres encore fraîches. Et nous avons dormi sur ces morts.

Pas plus de mouvement qu'hier, aux abords de cette ville; sur la hauteur là-bas, dans la grande ogive d'entrée qui s'ouvre au milieu des remparts, rien de vivant ne se montre, et le morne désert commence tout de suite, au pied des longs murs.

Vers huit heures, cependant, apparaissent trois ou quatre juifs, reconnaissables de loin à leurs robes noires; sortis de cette porte, les voici qui descendent vers notre camp par les terrains grisâtres, exfoliés et semés de pierres. C'est pour nous offrir des bijoux, des broderies d'autrefois, qu'ils déballent par terre, sur l'herbe humide, parmi les piquets et les cordes de nos tentes.