Toujours des enceintes nouvelles, de formidables remparts à créneaux, puis des espaces vides, des ruines dont le plan est incompréhensible.—Murailles toutes sapées par la base, tenant debout on ne sait comme, mais gardant un air imposant quand même, et farouche, avec leurs proportions excessives et leurs hauts bastions crénelés.
Vers le centre, nous arrivons en face d'une muraille plus grande encore que toutes les autres, infiniment haute et longue, dont les bastions carrés s'alignent en perspective fuyante, imitant les «sept tours» de Stamboul; elle forme une autre ville dans la ville, plus murée, plus impénétrable. Nous sommes là sur une sorte d'esplanade, d'où l'on domine des lointains tranquillement tristes, des séries de murs lézardés, de minarets morts, de terrasses vides. Autour de nous, cependant, il y a un peu plus de monde: des gens encapuchonnés de burnous couleur de pierre;—et un groupe de femmes juives non voilées, toutes pailletées d'or sur velours bleu et rouge, qui sont comme d'extraordinaires poupées éclatantes sur l'uniformité de ces gris neutres. Et à ce moment, du bout d'une rue déserte, nous voyons de loin arriver des cavaliers qui semblent fatigués d'une longue route,—et qui nous font des signes, nous crient de nous arrêter, accourent à nous...
Ah! ce sont nos cadeaux, les cadeaux que le sultan nous envoie!!! Qu'Allah soit loué, nous n'y comptions certainement plus.
Pour le gouverneur d'Algérie, il y a un beau cheval pommelé, que nous serons chargés de lui conduire; et pour nous, une énorme caisse clouée, la charge d'une mule. Nous renvoyons ces cavaliers à notre camp, en dehors des remparts, où nous retournerons tout à l'heure pour déballer ces choses précieuses. Mais on a fait cercle autour de nous, le bruit de ces présents du souverain s'est répandu sur la place, et voici maintenant qu'on nous considère avec respect comme de grands chefs.
Plus tard, dans très longtemps, dans l'avenir crépusculaire, quand je reverrai chez moi ces cadeaux du calife, qui sait si je me rappellerai jusqu'à la fin au milieu de quel décor étrange et lumineux ils me sont apparus un jour, sur cette place de Mékinez, devant le palais désert de Mouley-Ismaïl, le sultan cruel...
Nous dirigeant vers les jardins d'Aguedal, nous contournons toujours la funèbre muraille grise, qui pointe là-haut ses créneaux aigus vers le ciel bleu. A présent, nous sommes sur une autre place, la plus grande et la plus centrale de Mékinez, qu'entourent des minarets et de vieilles maisons sans fenêtres, recouvertes de chaux blanche. Et ici, dans la monotone muraille que nous longeons depuis si longtemps, une merveilleuse porte de palais, toute brodée de mosaïques, s'ouvre, comme une surprise, attestant que ce lieu, aux aspects effroyables de prison, a été le repaire d'un sultan magnifique, raffiné comme un artiste dans son luxe rare. Et devant cette porte, au milieu d'un large rayon de soleil qui tombe et dessine à terre les dentelures noires des créneaux, s'agite un groupe de cavaliers invraisemblables, qui paraissent tout petits sur leurs chevaux à selles de velours, qui rient gaiement avec des voix enfantines, et dont les burnous, au lieu d'être blancs comme c'est l'usage pour les hommes, sont de toutes les nuances connues, les plus vives et les plus fraîches: c'est une troupe d'écoliers qui continuent la fête d'hier, ce sont des petits aminns, des petits pachas, en beaux costumes, montés sur les selles de gala de leurs pères; c'est une joyeuse cavalcade d'enfants qui s'organise au milieu de ces ruines, admirable de couleur dans ce rayon de soleil, sur le fond écrasant et sombre de ces murailles de palais. Et je crois que ce tableau inattendu, dépassant encore tous les autres, me restera dans les yeux comme le plus oriental que j'aie vu dans tout mon voyage au Moghreb...
Oh! derrière eux, quelle étonnante et mystérieuse merveille, que cette porte de palais, ouverte dans ces immenses remparts! Et comme ils sont charmants tous, et bizarres, ces écoliers sur leurs chevaux! En voici un tout petit, qui peut avoir au plus cinq ou six ans; il est en burnous d'un rose saumon, sur une selle de velours vert; il monte un grand cheval qui hennit, qui se cabre, qui lui jette à la figure toute sa crinière blanche ébouriffée, et il n'a pas peur, il sourit, promenant ses beaux yeux de droite et de gauche pour voir si on le regarde; quel délicieux petit être il est et quel cavalier superbe il deviendra plus tard...
Cette porte, qui fut celle du sultan Mouley-Ismaïl le Cruel, contemporain de Louis XIV, est une gigantesque ogive, supportée par des piliers de marbre, et encadrée de festons exquis. Toute la muraille d'alentour, jusqu'en haut, jusqu'aux crénelures du faîte, est revêtue de mosaïques de faïence, fines et compliquées comme des broderies précieuses. Les deux bastions carrés qui, de droite et de gauche, flanquent cette porte, sont aussi couverts de mosaïques semblables et reposent également sur des piliers de marbre. Des rosaces, des étoiles, des emmêlements sans fin de lignes brisées, des combinaisons géométriques inimaginables qui déroutent les yeux comme un jeu de casse-tête, mais qui témoignent toujours du goût le plus exercé et le plus original, ont été accumulés là, avec des myriades de petits morceaux de terre vernissée, tantôt en creux, tantôt en relief, de façon à donner de loin cette illusion d'une étoffe brochée et rebrochée, chatoyante, miroitante, sans prix, qu'on aurait tendue sur ces vieilles pierres, pour rompre un peu l'ennui de si hauts remparts. Le jaune et le vert sont les nuances qui dominent, dans ces bigarrures de toutes couleurs; mais les pluies, les siècles qui se sont succédé, les soleils qui ont recuit tout cela, se sont chargés de fondre ces teintes, de les harmoniser, de donner à l'ensemble une patine chaude et dorée. Des bandes sombres, comme de larges rubans de deuil tendus horizontalement, traversent et encadrent ces broderies vertes ou jaunes: ce sont des inscriptions religieuses, caractères arabes enroulés, patiemment exécutées en mosaïques de faïence noire. Et, le long de la bande supérieure, des crocs de fer, semblables à ceux que l'on voit aux étals des bouchers, sortent du mur pour recevoir, à l'occasion, des rangées de têtes humaines...
Nous continuons notre route, toujours vers ces jardins d'Aguedal; longeant encore l'interminable muraille, nous rencontrons d'autres portes à mosaïques, d'autres séries de bastions et de créneaux. De plus en plus, nous sommes dans les régions abandonnées, dans les ruines. D'autres places, immenses, désertes, entourées de remparts qui semblent des enceintes de villes détruites; je ne sais combien encore de portes démantelées, d'ogives brisées, de murs croulants. Personne nulle part, que des cigognes perchées sur les ruines et regardant de haut la désolation d'alentour; un air d'abandon encore jamais vu ailleurs.
Des espaces vides, semés de décombres, de pierres, creusés de trous profonds, de grottes, d'oubliettes. Des champs de blé quelquefois, entre de hauts murs imposants qui ont dû jadis enfermer des choses si cachées. Çà et là, au fond d'enclos où nous ne pénétrons pas, apparaissent, au-dessus de la monotonie des remparts crénelés, de grands toits en faïence verte, garnis de mousse et de fleurs sauvages: palais des sultans passés, dont on a fermé les portes après la mort du maître (un sultan nouveau ne devant jamais habiter le même lieu que son prédécesseur), et qu'on laisse lentement détruire par les siècles... Et sur tout ce chaos de débris, que l'été chauffera bientôt de son soleil torride, c'est toujours et partout la même exubérante profusion d'herbes et de fleurs: de vrais parterres de pâquerettes, d'anémones, de pavots rouges, de pavots blancs, de pavots roses; d'immenses jardins naturels, délicieusement tristes...