Nous allons toujours, conduits par le jeune pacha, trottant derrière son cheval harnaché de vert et d'or. Nous ne savons plus si nous sommes dans la ville ou dans les champs; la limite des ruines est mal définie; autour de nous il y a encore de grands pans de murs inachevés et cependant près de tomber de vieillesse: caprices de différents souverains qui se sont succédé, puis qui ont disparu dans l'abîme éternel avant d'avoir pu finir leur œuvre commencée. De longues lignes de remparts crénelés s'en vont se perdre on ne sait où, parmi les halliers et les herbages, dans les lointains de la campagne déserte...


Les jardins d'Aguedal! Quel lieu désolé! quel aspect de tristesse inattendue—même après tout ce que nos yeux se sont habitués à voir ici de funèbre!—D'abord une porte déjetée et vermoulue, qui s'ouvre avec un air clandestin au bout d'un sentier d'herbes, dans de hauts remparts: à l'appel du pacha, un gardien à barbe blanche nous tire les verrous intérieurs et les referme derrière nous quand nous sommes passés. Une première enceinte, espèce de préau de la mort, toujours entre des murs d'au moins cinquante pieds de hauteur, puis une seconde porte verrouillée de fer; une seconde enceinte, une autre porte encore,—et enfin les «jardins» nous apparaissent... Nous restons saisis devant la nudité immense d'une espèce de prairie sans fin à l'herbe rase semée de marguerites, où paissent à l'état sauvage des troupeaux de chevaux et de bœufs, où courent dans le lointain des bandes d'autruches,—et où des ossements, des carcasses vides gisent sur la terre. De jardins, il n'y en a point; à peine quelques arbres là-bas, dans un vieil enclos formant verger; autrement, rien qu'une prairie triste et murée, si étendue pourtant que sa muraille grise s'en va se perdre à l'horizon, semble n'être là-bas qu'une ligne entourant la plaine où ces troupeaux sont épars. La campagne au delà, absolument solitaire, est verte sous un ciel sombre; on dirait quelque site des pays du Nord, dans une contrée sans villages et sans routes, quelque parc de manoir dans une région abandonnée. Ces chevaux, ces bœufs, ces petites marguerites blanches dans l'herbe, rappellent aussi nos climats, et il y a même çà et là des flaques d'eau où chantent les plus ordinaires grenouilles. Ce qui surprend alors, ce qui est la seule note dissonante, exotique, c'est ce chef arabe à côté de nous—et ces autruches, circulant comme chez elles, sur leurs longues jambes minces. Si le lieu est triste, au moins n'est-il pas banal; car sans doute bien peu d'Européens ont pénétré dans ces jardins du sultan.

Nos mules marchent avec une certaine hésitation; elles ont peur de ces carcasses mortes, couchées dans l'herbe; ensuite elles reculent devant une bande d'autruches, qui s'approchent pour nous voir en tendant leur long cou chauve, puis qui se sauvent, en se dandinant sur leurs hautes pattes.

Nous avons la curiosité de savoir ce que sont devenues trois juments normandes offertes par le gouvernement français à Mouley-Hassan, il y a quatre ans environ, à l'occasion d'une précédente ambassade, et nous nous avançons pour les découvrir, parmi tous ces chevaux qui sont là.

Enfin, nous les reconnaissons, ces trois normandes, groupées bien près les unes des autres, à l'écart de leurs semblables et faisant visiblement bande à part. Chacune d'elles a son petit poulain, fils d'étranger;—et cela nous étonne de voir ces bêtes, au bout de quatre années, se rappeler encore leur origine commune, vivre ainsi ensemble, avec des airs de comprendre leur exil...

Ensuite nous longeons les murs d'enceinte, pour visiter trois ou quatre constructions anciennes qui y sont adossées, à de grandes distances les unes des autres: ce sont des kiosques de jardin, entourés de quelques cyprès noirs; ils ont des vérandas donnant sur l'Aguedal et soutenues par de vieilles colonnades charmantes; abandonnés, peut-être depuis des siècles, ils sont d'une tristesse funèbre sous les couches de chaux amoncelées qui effacent leurs arabesques. Les portes en sont verrouillées, condamnées, ou même murées de pierres. Sans doute des sultanes, des belles cloîtrées et invisibles, sont souvent venues jadis s'asseoir devant ces kiosques, sous ces colonnes, pour se donner des illusions de liberté en contemplant les lointains de ces prairies de marguerites... Et de mystérieux drames d'amour ont dû se passer là, qui ne seront jamais écrits...

Au sortir des jardins d'Aguedal, le jeune pacha nous ramène par d'autres chemins, à travers des dépendances intérieures du palais, toujours entre les gigantesques murailles crénelées, d'une hauteur excessive, qui donnent à tout ce lieu son caractère d'impénétrabilité farouche. Les cours, les avenues, les places, sont toujours vides et mortes. La couleur d'ensemble de tous ces remparts, de toutes ces ruines est le jaune terreux marbré de brun rouge; la chaux employée à Mékinez est généralement mélangée d'ocre, et puis surtout, les années, les pluies, les soleils, les lichens, ont rendu à tout cela les teintes primitives des rochers et du sol. Ces dépendances du palais sont immenses; dans des bas-fonds, où coulent des ruisseaux, nous traversons des vergers incultes, qui sont des fouillis délicieux d'orangers, de grenadiers, de figuiers et de saules. Les belles sultanes captives ont de quoi s'égarer sous la verdure et peuvent se faire des illusions de bois sauvages.

Dans toutes les crevasses des remparts poussent des cactus nopals, grands comme des arbres, qui étalent au soleil leurs fleurs jaunes et leurs feuilles rigides, semblables à des raquettes bleuâtres. Et des quantités de cigognes, immobiles sur une patte au faîte des créneaux, nous regardent de haut passer.

Le jeune pacha nous mène voir une pièce d'eau artificielle, destinée au bain des dames du harem, et sur laquelle le sultan compte faire naviguer le canot électrique que nous lui avons offert. C'est un lac carré, de trois ou quatre cents mètres de long. Sur trois de ses côtés, il est entouré d'une sinistre muraille crénelée de soixante pieds de haut, qui se reflète et se renverse dans l'eau immobile, donnant une fausse impression de profondeur. La quatrième face communique, par un quai dallé de pierres, avec la grande esplanade vide qui mène au palais. C'est là que nous nous promenons, absolument seuls toujours, nos yeux embrassant de tous côtés des séries de formidables remparts, qui se superposent, se croisent, se dédoublent,—et nous enferment. Au-dessus de ces vieux murs lézardés, que chauffe à présent le soleil de midi, apparaissent de nouveau les toits couverts d'herbages des palais des anciens sultans—qui abritent peut-être encore de merveilleux débris jamais vus;—et au delà, un fouillis plus lointain de terrasses, de mosquées, de minarets, de murs lézardés et croulants: toute la désolation solennelle de Mékinez, étagée sur le ciel morne.—Une musique de cigales sort des vieilles pierres,—et toute la surface du lac muré est piquée de petits points noirs, qui sont des têtes de grenouilles chantant à pleine voix dans le silence des ruines...