Nous remontons vers la ville sainte, assis sur nos mules et précédés de notre vieux caïd responsable. Cette fois, c'est pour nous promener à l'aventure et à la recherche des tapis, des armes, jusqu'au coucher du soleil.
Le «bazar», beaucoup plus petit, plus obscur, plus triste que celui de Fez, est complètement vide quand nous arrivons; le long des murs, tous les petits couvercles des niches à marchands sont rabattus et fermés. On nous explique que tout le monde est à la mosquée; dans un moment, on va revenir: nous n'avions pas songé en effet qu'il est trois heures et demie, l'heure de la quatrième prière du jour...
Peu à peu, l'un après l'autre, les marchands reviennent, à pas lents, drapés dans leurs transparentes mousselines, et tout blancs dans la pénombre des petites ruelles voûtées. Absorbés dans leur rêve, insouciants ou dédaigneux de notre présence, ils ouvrent leurs niches, en relèvent les couvercles, et montent s'asseoir dedans, le chapelet à la main, sans nous regarder. Cependant nous sommes les seuls acheteurs,—et on est tenté de se demander à quoi bon un bazar dans cette nécropole.—On y vend des burnous, des costumes, des cuirs ouvragés, beaucoup d'étriers niellés d'argent ou d'or; et de ces couvertures aux dessins sauvages, tissées dans le Sud par les femmes des tribus, le soir à la porte des tentes,—chez les Beni M'guil ou les Touaregs.
Nous errons longtemps au milieu des quartiers déserts et funèbres; nous passons, toujours dans l'obscurité des rues couvertes, devant plusieurs mosquées immenses, où nos regards jetés à la dérobée entrevoient des enfilades mystérieuses d'arceaux et de colonnes. Puis nous arrivons au quartier, un peu moins mort, des marchands de bijoux.
Oh! les étranges vieux bijoux que l'on vend à Mékinez! A quelles époques ont-ils bien pu être neufs?—Pas un qui n'ait un air d'antiquité extrême: de vieux anneaux de poignets ou de chevilles, polis par des frottements séculaires sur la peau humaine; de larges agrafes pour attacher les voiles; de vieux petits flacons d'argent, à pendeloques de corail, pour contenir du noir à peindre les yeux, avec des crochets pour les attacher à la ceinture; des boîtes pour corans, toutes gravées d'arabesques et portant le sceau de Salomon; de vieux colliers de sequins, usés sur des cous de femmes mortes;—et une quantité de ces larges trèfles, en argent repoussé enchâssant une pierre verte, que l'on s'attache sur la poitrine pour conjurer le mauvais œil.—Dans les niches des vieux murs, devant les vendeurs accroupis, ces choses sont étalées sur des petits dressoirs en bois crassi et vermoulu.
C'est près du quartier des juifs; plusieurs d'entre eux, nous devinant là, arrivent, nous entourent, pour nous offrir aussi des bijoux, des bracelets, de vieilles bagues extraordinaires, ou des boucles d'oreilles à émeraudes, toutes choses qu'ils tirent des poches de leurs robes noires avec des airs de cachotterie, après avoir jeté autour d'eux des regards méfiants.
Viennent aussi des marchands de tapis de R'bat; tapis en haute laine, qu'on étale par terre, sur la poussière, sur les détritus et sur les ossements, pour nous en montrer les dessins rares et les belles couleurs.
Le soleil est déjà bas, il commence à jeter ses rayons en longues bandes d'or sur les ruines. Alors nous concluons nos marchés péniblement discutés, pour quitter la sainte ville où nous ne reviendrons plus jamais et nous diriger vers nos tentes.
Avant de franchir la dernière muraille d'enceinte, nous nous arrêtons dans une sorte de petit bazar que nous ne connaissions pas encore. C'est celui des marchands de bric-à-brac, et Dieu sait ce que des boutiques de ce genre à Mékinez peuvent recéler de bizarres vieilleries.