Ces brocantages se passent près d'une porte donnant sur le désert de la campagne, au pied des hauts et farouches remparts et à l'ombre de quelques mûriers centenaires qui ont en ce moment leurs jeunes feuilles tendres d'avril. Ce sont surtout de vieilles armes que l'on trouve ici: yatagans rouillés, longs fusils du Souss; puis de vieilles amulettes de cuir, pour la chasse ou la guerre; des poires à poudre saugrenues, et aussi des instruments de musique: guitares à peau de serpent, musettes ou tambourins. Par analogie sans doute avec ces débris qu'ils vendent, les marchands sont presque tous des vieillards caducs, effondrés, finis.

Des mendiants, qui ont élu demeure dans des trous de pierre à cette entrée de ville, assistent à nos marchés: un manchot couvert de plaies, un cul-de-jatte galeux; et plusieurs de ces gens qui ont pour regard deux trous saignants où s'assemblent les mouches, et qui sont d'anciens voleurs auxquels, de par la loi, on a enlevé les yeux avec la pointe d'un fer rougi.

On est sans doute très pauvre dans ce bazar, on a grand besoin de vendre, car on s'occupe de nous, on nous entoure. Nous faisons à vil prix plusieurs acquisitions étonnantes... A l'heure jaune et subitement refroidie du coucher du soleil, nous sommes encore là, près de cette porte désolée et sous les branchages de ces vieux arbres, cernés par une cinquantaine de figures sauvages, en haillons, Berbères, Arabes ou Soudaniens.


On sait en ville que nous devons partir demain matin à la pointe du jour. Aussi, dès que nous sommes revenus sous nos tentes, des juifs descendent vers notre camp pour nous offrir encore des plumes, des œufs d'autruche et d'autres bijoux d'argent, d'autres tapis de R'bat; tant que dure une lueur de crépuscule, ils étalent obstinément ces choses devant nous, sur l'herbe des tombes...

Le jeune pacha vient ensuite à cheval nous faire ses adieux. Puis nos gardes de nuit arrivent, et enfin, aux lanternes, le cortège de notre pompeuse mouna: alors commence pour nos gens la grande orgie nocturne de poulets, de moutons et de couscouss.

XXXIV

Mardi 30 avril.

Aux premiers rayons splendides du soleil, nous levons le camp, laissant les restes de nos festins aux chiens et aux vautours.

Très promptement la ville sainte disparaît derrière nous, masquée par des coteaux sauvages.