Et c'est toujours une heure délicieuse que celle où, le camp dressé, la longue étape finie, on s'assied voluptueusement devant sa tente, sur une couche de fleurs sauvages toutes fraîches, et toujours différentes, toujours changées. L'espace est immense de tous côtés; l'air sent bon; il est imprégné de cette odeur qu'il a chez nous, à un degré moindre et d'une façon plus éphémère, à l'époque des foins; les vêtements arabes sont libres et légers, augmentant la sensation de repos que l'on éprouve, étendu là, sous le ciel rafraîchi du soir; et cette limpidité profonde qui est partout, qui est une fête pour les yeux, il semble aussi qu'on la respire, qu'on en goûte l'impression physique en remplissant sa poitrine d'air. Après tant d'heures bercées d'incessantes petites secousses au pas de la mule, on trouve infiniment douce l'immobilité de la vieille terre arabe sur laquelle on va dormir; et puis on a très faim, et volontiers on songe à l'heure du couscouss qui approche, ou même à ces cuisines barbares que nous font nos muletiers là-bas: moutons et poulets rôtis dans l'herbe.

Nous sommes ici près de chez les Beni-Hassem, dont nous traverserons demain le pays tout d'une traite afin de mettre le fleuve du Sebou entre eux et notre prochain campement; les Zemours ne sont pas bien loin non plus, mais on a beaucoup de peine à concevoir un danger dans ce lieu délicieusement paisible et plein de fleurs.

Au petit village d'à côté, les troupeaux rentrent en bêlant, conduits par des enfants encapuchonnés. On nous envoie aussitôt du lait encore tiède, dans des écuelles de terre; et le vieux chef, qui doit nous fournir une garde pour cette nuit, vient causer avec nous.

Après des questions quelconques échangées, nous nous informons des trois brigands qu'on avait capturés par ici le jour de notre premier passage: «Ah! dit-il, les trois brigands... voilà le cinquième ou sixième jour qu'ils ont les mains au sel

Oh! les malheureux! Nous nous en doutions bien, mais cela nous glace! Ainsi, ces hommes, qui étaient en même temps que nous dans cette plaine, respirant ce même air pur, libres comme nous-mêmes de courir, ayant comme nous la santé, l'espace, sont depuis cinq ou six jours, cinq ou six nuits, à attendre la mort, les ongles retournés dans la chair fendue, serrés, serrés dans l'effroyable gant qui ne sera jamais ôté; n'ayant rien à espérer, ni un soulagement, ni une pitié de personne, puisqu'il faut que la douleur aille en augmentant toujours, et qu'ils meurent précisément par l'excès de souffrir... Alors notre nervosité d'Européens étant revenue, voici que notre paix du soir, à l'heure confuse où le sommeil arrive, est troublée par l'image de ces trois suppliciés...


XXXV

1er Mai.—Mercredi matin.

On a tiré des coups de fusil toute la nuit, autour de notre camp, à nos oreilles. Et c'étaient nos veilleurs, très inquiets, très agités. On les entendait se dire entre eux: «C'est un voleur!—Non, c'est un chacal!» Et ils discutaient les formes de ce qu'ils avaient cru voir approcher dans l'obscurité: «Des hommes, je te dis, mais qui marchaient à quatre pattes, tout baissés, tout baissés...»