Quatre heures et demie du matin, au petit jour pâle, ils nous réveillent, suivant la consigne, pour lever le camp et partir: avant la nuit, nous désirons être sortis de chez les Beni-Hassem, avoir franchi le grand fleuve.

En s'éveillant ainsi dans sa maisonnette de toile—qui est toujours pareille, où les nattes et les tapis sont toujours disposés de la même façon—il arrive qu'on ne se rappelle plus bien l'aspect du pays d'alentour, qui, au contraire, est constamment varié: grande ville morte, ou plaine désolée, ou montagne d'où la vue domine?...

En sortant ce matin de ma tente, l'esprit encore alourdi de sommeil, j'ai devant moi une étendue infinie, toute de luzernes violettes et de mauves roses, sous un ciel entièrement noir; une inimaginable profusion de fleurs dans une solitude plate illimitée, quelque chose qui tient à la fois de l'Éden et du désert. C'est à peine éclairé encore, et ces nuages si épais, qui semblent tombés sur les herbages, font la voûte du ciel plus obscure que la terre d'en dessous. Cependant au bout de la plaine, à la partie la plus basse de ce ciel ténébreux, le soleil jaunâtre révèle sa présence par de longs rayons qu'il jette tout à coup au travers de cette grande intensité d'ombre où nous sommes; on le devine sans le voir et subitement l'obscurité semble s'être épaissie, par contraste, autour de ces raies lumineuses émanées de lui; ce lever plein de mystère me rappelle beaucoup ceux qui m'ont été familiers jadis sur les côtes de Bretagne, ou sur les mers septentrionales à la saison des brumes. Mais, tandis que, désorienté, indécis, je regarde cette lointaine déchirure pâle, de grandes bêtes passent devant ce soleil, à la file; des bêtes lentes, dandinantes, dont les pattes longues projettent sur la plaine des ombres n'en finissant plus: les caravanes d'Afrique!... Alors je ressaisis la notion du lieu, que j'avais aux trois quarts perdue.

Les nuages s'absorbent, disparaissent on ne sait où. De tous côtés à la fois, le bleu reparaît, puis se fixe uniformément, sur le dôme entier du ciel.

Sept heures de route, sans arrêt, dans la plaine, au milieu de la magnificence des pâquerettes, des soucis, des luzernes et des mauves, croisant de temps à autre des files de chameaux et de petits ânons très chargés: tout le va-et-vient entre Tanger et Fez—entre l'Europe et le Soudan.—A la fin, nous sommes lassés de tant de fleurs, tant de fleurs pareilles, vues dans une demi-somnolence que berce toujours le pas des mules et que le brûlant soleil alourdit.

Vers deux heures de l'après-midi, halte dans un lieu quelconque, d'où il me reste cette image: la plaine toujours, illimitée, fleurie comme ne fut jamais aucun jardin; et seul, à l'écart, le vieux caïd épuisé, disant ses prières à genoux... C'est dans une zone de pâquerettes blanches mêlées de pavots roses. Vieillard près de la mort à figure terreuse, à barbe blanchâtre comme du lichen, vêtu des mêmes couleurs fraîches que ces pavots et ces pâquerettes d'alentour, ses longs voiles blancs laissant transparaître son cafetan de drap rose;—son cheval blanc à haute selle rouge paissant à côté de lui, la tête plongée dans les herbages;—et lui-même, à moitié enfoui dans ces fleurs, dans ces fleurs blanches et roses, au milieu de l'immense plaine de fleurs infiniment déserte sous le bleu profond du ciel d'été; lui, prosterné sur cette terre où on le mettra bientôt, et implorant la miséricorde d'Allah avec cette ferveur de prière que donne l'approche pressentie du néant...


Passé le Sebou à quatre heures, pour camper prés d'un village des Beni-Malek, sur la rive nord du fleuve.

XXXVI

Jeudi 2 mai.