On voudrait reprendre sur le temps le passé de la bien-aimée, on voudrait avoir vu sa figure d'enfant, sa figure de tous les âges; on voudrait l'avoir chérie petite fille, l'avoir vue grandir dans ses bras à soi, sans que d'autres aient eu ses caresses, sans qu'aucun autre ne l'ait possédée, ni aimée, ni touchée, ni vue. On est jaloux de son passé, jaloux de tout ce qui, avant vous, a été donné à d'autres; jaloux des moindres sentiments de son coeur, et des moindres paroles de sa bouche, que, avant vous, d'autres ont entendues. L'heure présente ne suffit pas; il faudrait aussi tout le passé, et encore tout l'avenir. On est là, les mains dans les mains; les poitrines se touchent, les lèvres se pressent; on voudrait pouvoir se toucher sur tous les points à la fois, et avec des sens plus subtils, on voudrait ne faire qu'un seul être et se fondre l'un dans l'autre …
—Aziyadé, dis-je, raconte-moi un peu de petites histoires de ton enfance, et parle-moi du vieux maître d'école de Canlidja.
Aziyadé sourit, et cherche dans sa tête quelque histoire nouvelle, entremêlée de réflexions fraîches et de parenthèses bizarres. Les plus aimées de ces histoires, où les hodjas (les sorciers) jouent ordinairement les grands premiers rôles, les plus aimées sont les plus anciennes, celles qui sont déjà à moitié perdues dans sa mémoire, et ne sont plus que des souvenirs furtifs de sa petite enfance.
—À toi, Loti, dit-elle ensuite. Continue; nous en étions restés à quand tu avais seize ans …
Hélas!… Tout ce que je lui dis dans la langue de Tchengiz, dans d'autres langues, je l'avais dit à d'autres! Tout ce qu'elle me dit, d'autres me l'avaient dit avant elle! Tous ces mots sans suite, délicieusement insensés, qui s'entendent à peine, avant Aziyadé, d'autres me les avaient répétés!
Sous le charme d'autres jeunes femmes dont le souvenir est mort dans mon coeur, j'ai aimé d'autres pays, d'autres sites, d'autres lieux, et tout est passé!
J'avais fait avec une autre ce rêve d'amour infini: nous nous étions juré qu'après nous être adorés sur la terre, nous être fondus ensemble tant qu'il y aurait de la vie dans nos veines, nous irions encore dormir dans la même fosse, et que la même terre nous reprendrait, pour que nos cendres fussent mêlées éternellement. Et tout cela est passé, effacé, balayé!…Je suis bien jeune encore, et je ne m'en souviens plus.
S'il y a une éternité, avec laquelle irai-je revivre ailleurs? Sera-ce avec elle, petite Aziyadé, ou bien avec toi?
Qui pourrait bien démêler, dans ces extases inexpliquées, dans ces ivresses dévorantes, qui pourrait bien démêler ce qui vient des sens, de ce qui vient du coeur? Est-ce l'effort suprême de l'âme vers le ciel, ou la puissance aveugle de la nature, qui veut se recréer et revivre? Perpétuelle question, que tous ceux qui ont vécu se sont posée, tellement que c'est divaguer que de se la poser encore.
Nous croyons presque à l'union immatérielle et sans fin, parce que nous nous aimons. Mais combien de milliers d'êtres qui y ont cru, depuis des milliers d'années que les générations passent, combien qui se sont aimés et qui, tout illuminés d'espoir, se sont endormis confiants, au mirage trompeur de la mort! Hélas! dans vingt ans, dans dix ans peut-être, où serons-nous, pauvre Aziyadé? Couchés en terre, deux débris ignorés, des centaines de lieues sans doute sépareront nos tombes,—et qui se souviendra encore que nous nous sommes aimés?