—Tiens, Loti, dit-elle, bon benden sana édié. (Ceci est un cadeau que je te fais.)
C'était une lourde bague en or martelé, sur laquelle était gravé son nom.
Depuis longtemps, elle rêvait de me donner une bague, sur laquelle j'emporterais dans mon pays son nom gravé. Mais la pauvre petite n'avait pas d'argent; elle vivait dans une large aisance, dans un luxe relatif; il lui était possible d'apporter chez moi des pièces de soie brodée, des coussins et différents objets dont elle disposait sans contrôle; mais on ne lui donnait que de petites sommes; tout passait à payer la discrétion d'Emineh, sa servante, et il lui était difficile d'acheter une bague sur ses économies. Alors elle avait songé à ses bijoux à elle; mais elle avait eu peur de les envoyer vendre ou troquer au bazar des bijoutiers, et il avait fallu recourir aux expédients. C'étaient ses propres bijoux, écrasés au marteau, en cachette, par un forgeron de Scutari, qu'elle m'apportait aujourd'hui, transformés en une énorme bague, irrégulière et massive.
Et je lui fis sur sa demande le serment que cette bague ne me quitterait jamais, que je la porterais toute ma vie …
LXVI
C'était un matin radieux d'hiver,—de l'hiver si doux du Levant.
Aziyadé, qui avait quitté Eyoub une heure avant nous et descendu la Corne d'or en robe grise, la remontait en robe rose pour aller rejoindre le harem de son maître, à Mehmed-Fatih.—Elle était gaie et souriante sous son voile blanc; la vieille Kadidja était auprès d'elle, et toutes deux étaient confortablement assises au fond de leur caïque effilé, dont l'avant était orné de perles et de dorures.
Nous descendions, Achmet et moi, en sens inverse, étendus sur les coussins rouges d'un long caïque à deux rameurs.
C'était le moment de la splendeur matinale de Constantinople; les palais et les mosquées, encore roses sous le soleil levant, se réfléchissaient dans les profondeurs tranquilles de la Corne d'or; des bandes de karabataks (de plongeons noirs) exécutaient des cabrioles fantastiques autour des barques des pêcheurs, et disparaissaient la tête la première dans l'eau froide et bleue.
Le hasard, ou la fantaisie de nos caiqdjis, fit que nos barques dorées passèrent l'une près de l'autre, si près même que nos avirons furent engagés. Nos bateliers prirent le temps de s'adresser à cette occasion les injures d'usage: " Chien! fils de chien! arrière-petit-fils de chien!" Et Kadidja crut pouvoir nous envoyer un sourire à la dérobée, montrant ses longues dents blanches dans sa bouche noire.