Or, Achmet ne sait point écrire, ni lui ni personne de sa famille; Aziyadé écrit trop mal pour affronter la poste, et nous voilà tous les trois assis sous la tente de l'écrivain public, faisant vignette d'Orient.
C'est très compliqué, l'adresse d'Achmet, et cela tient huit lignes:
"À Achmet, fils d'Ibrahim, qui demeure à Yedi-Koulé, dans une traverse donnant sur Arabahdjilar-Malessi, près de la mosquée. C'est la troisième maison après un tutundji, et à côté il y a une vieille Arménienne qui vend des remèdes, et, en face, un derviche."
Aziyadé fait confectionner huit enveloppes semblables, qu'elle paye de son argent, huit piastres blanches; après quoi, il lui faut de ma part le serment de m'en servir.
Elle cache sous son yachmak ses yeux pleins de larmes: ce serment ne la rassure pas. D'abord, comment admettre qu'un papier parti tout seul de si loin puisse lui arriver jamais? Et puis elle sait bien, elle, qu'avant longtemps, " Aziyadé sera oubliée pour toujours "!
XIII
Le soir, nous remontions en caïque la Corne d'or; jamais nous n'avions tant couru Stamboul ensemble en plein jour. Elle paraissait ne plus se soucier d'aucune précaution, comme si tout était fini pour elle, et que le monde lui fût indifférent.
Nous avions pris un caïque à l'échelle d'Oun-Capan; le jour baissait, le soleil se couchait derrière un ciel de tempête.
On voit rarement en Europe ciel si tourmenté et si noir; c'était, au nord, un de ces terribles nuages arqués, à l'aspect de cataclysme, qui annoncent en Afrique les grands orages.
—Regarde, dis-je à Aziyadé, voilà le ciel que je voyais chaque soir dans le pays des hommes noirs, où j'ai habité un an avec le frère que j'ai perdu!