Du côté opposé, Stamboul, avec ses pointes aiguës, se frangeait sur une grande déchirure jaune, d'une nuance éclatante et profonde,—éclairage fantastique et presque funèbre.

Un vent terrible se leva tout à coup sur la Corne d'or; la nuit tombait et nous étions transis de froid.

Les grands yeux d'Aziyadé étaient fixés sur les miens, regardant à une étrange profondeur; ses prunelles semblaient se dilater à la lueur crépusculaire, et lire au fond de mon âme. Je ne lui avais jamais vu ce regard et il me causait une impression inconnue; c'était comme si les replis les plus secrets de moi-même eussent été tout à coup pénétrés par elle, et examinés au scalpel. Son regard me posait à la dernière heure cette interrogation suprême: " Qui es-tu, toi que j'ai tant aimé? Serai-je oubliée bientôt comme une maîtresse de hasard, ou bien m'aimes-tu? As-tu dit vrai et dois-tu revenir?"

Les yeux fermés, je retrouve encore ce regard, cette tête blanche, seulement indiquée sous les plis de mousseline du yachmak, et, par-derrière, cette silhouette de Stamboul, profilée sur ce ciel d'orage …

XIV

Nous débarquons encore une fois là-bas, sur cette petite place d'Eyoub que demain je ne verrai plus.

Nous avions voulu jeter ensemble un dernier coup d'oeil à notre demeure.

L'entrée en était encombrée de caisses et de paquets, et il y faisait déjà nuit. Achmet découvrit dans un coin une vieille lanterne qu'il promena tristement dans notre chambre vide. J'avais hâte de partir: je pris Aziyadé par la main et l'entraînai dehors.

Le ciel était toujours étrangement noir, menaçant d'un déluge; les cases et les pavés se détachaient en clair sur ce ciel, bien que noirs par eux-mêmes. La rue était déserte et balayée par des rafales qui faisaient tout trembler; deux femmes turques étaient blotties dans une porte et nous examinaient curieusement. Je tournai la tête pour voir encore cette demeure où je ne devais plus revenir, jeter un coup d'oeil dernier sur ce coin de la terre où j'avais trouvé un peu de bonheur …

XV