L'assistance, ce soir, y est nombreuse et fort mêlée: beaucoup de têtes entièrement nouvelles, de provenance inconnue; un public de cour des Miracles, ou peu s'en faut.

Achmet cependant organise pour moi une fête d'adieu et commande un orchestre: deux hautbois à l'aigre voix de cornemuse, un orgue et une grosse caisse.

Je consens à ces préparatifs sur la promesse formelle qu'on ne brisera rien, et que je ne verrai pas couler de sang.

Nous allons nous étourdir ce soir; pour mon compte, je ne demande pas mieux.

On m'apporte mon narguilhé et ma tasse de café turc, qu'un enfant est chargé de renouveler tous les quarts d'heure, et Achmet, prenant les assistants par la main, les forme en cercle et les invite à danser.

Une longue chaîne de figures bizarres commence à s'agiter devant moi, à la lueur troublée des lanternes; une musique assourdissante fait trembler les poutres de cette masure; les ustensiles de cuivre pendus aux murailles noires s'ébranlent et donnent des vibrations métalliques; les hautbois poussent des notes stridentes, et la gaieté déchirante éclate avec frénésie.

Au bout d'une heure, tous étaient grisés de mouvement et de tapage; la fête était à souhait.

Je n'y voyais plus moi-même qu'à travers un nuage, ma tête s'emplissait de pensées étranges et incohérentes. Les groupes, exténués et haletants, passaient et repassaient dans l'obscurité. La danse tourbillonnait toujours, et Achmet, à chaque tour, brisait une vitre du revers de sa main.

Une à une, toutes les vitres de l'établissement tombaient à terre, et se pulvérisaient sous les pieds des danseurs; les mains d'Achmet, labourées de coupures profondes, ensanglantaient le plancher.

Il paraît qu'il faut du bruit et du sang aux douleurs turques.