Je regarde ce vieux portique noir, là-bas, et cette rue déserte qui s'enfonce dans un bas-fond sombre. C'est là qu'elle habite, et, en m'avançant de quelques pas, je verrais encore sa demeure.
Achmet a suivi mon regard et m'examine avec inquiétude: il a deviné ce que je pense, et compris ce que je veux faire.
—Ah! dit-il, Loti, aie pitié d'elle si tu l'aimes! Tu lui as dit adieu; à présent, laisse-la!
Mais j'avais résolu de la voir, et j'étais sans force contre moi-même.
Achmet plaida avec larmes la cause de la raison, la cause même du simple bon sens: Abeddin était là, le vieil Abeddin, son maître, et toute tentative pour la voir devenait insensée.
—D'ailleurs, disait-il, si même elle sortait, tu n'as plus de maison pour la recevoir. Où trouverais-tu, Loti, dans Stamboul, l'hospitalité pour toi et la femme d'un autre? Si elle te voit ou si les femmes lui disent que tu es là, elle se perdra comme une folle, et, demain, tu la laisseras dans la rue. Cela t'est égal, à toi qui vas partir; mais, Loti, si tu fais cela, je te déteste et tu n'as pas de coeur.
Achmet baissa la tête, et se mit à frapper du pied contre le sol, parti qu'il avait coutume de prendre quand ma volonté dominait la sienne.
Je le laissai faire, et je me dirigeai vers le portique.
Je m'adossai contre un pilier, plongeant les yeux dans la rue sombre et déserte: on eût dit la rue d'une ville morte.
Pas une fenêtre ouverte, pas un passant, pas un bruit; seulement, de l'herbe croissant entre les pierres, et, gisant sur le pavé, deux carcasses desséchées de chiens morts.