C'était un quartier aristocratique: les vieilles maisons, bâties en planches de nuances foncées, décelaient une opulence mystérieuse; des balcons fermés, des shaknisirs en grande saillie, débordant sur la rue triste; derrière les grilles de fer, des treillages discrets en lattes de frêne, sur lesquels des artistes d'autrefois avaient peint des arbres et des oiseaux. Toutes les fenêtres de Stamboul sont peintes et fermées de cette manière.

Dans les villes d'Occident, la vie du dedans se devine au-dehors; les passants, par l'ouverture des rideaux, découvrent des têtes humaines, jeunes ou vieilles, laides ou gracieuses.

Le regard ne plonge jamais dans une demeure turque. Si la porte s'ouvre pour laisser passer un visiteur, elle s'entrebâille seulement; quelqu'un est derrière, qui la referme aussitôt. L'intérieur ne se devine jamais.

Cette grande maison là-bas, peinte en rouge sombre, c'est celle d'Aziyadé. La porte est surmontée d'un soleil, d'une étoile et d'un croissant; le tout en planches vermoulues. Les peintures qui ornent les treillages des shaknisirs représentent des tulipes bleues mêlées à des papillons jaunes. Pas un mouvement n'indique qu'un être vivant l'habite; on ne sait jamais si, des fenêtres d'une maison turque, quelqu'un vous regarde ou ne vous regarde pas.

Derrière moi, là-haut, la grande place est dorée par le soleil couchant; ici, dans la rue, tout est déjà dans l'ombre.

Je me cache à moitié derrière un pan de muraille, je regarde cette maison, et mon coeur bat terriblement.

Je pense à ce jour où je l'avais vue, et pour la première fois de ma vie, derrière les grilles de la maison de Salonique. Je ne sais plus ce que je veux, ni ce que je suis venu chercher; j'ai peur que les autres femmes ne rient de moi; j'ai peur d'être ridicule, et surtout j'ai peur de la perdre …

XX

Quand je remontais sur la place de Mehmed-Fatih, le soleil dorait en plein l'immense mosquée, les portiques arabes et les minarets gigantesques. Les oulémas qui sortaient de la prière du soir s'étaient tous arrêtés sur le seuil, et s'étageaient dans la lumière sur les grandes marches de pierre. La foule accourait vers eux et les entourait : au milieu du groupe, un jeune homme montrait le ciel, un jeune homme qui avait une admirable tête mystique. Le turban blanc des oulémas entourait son beau front large; son visage était pâle, sa barbe et ses grands yeux étaient noirs comme de l'ébène.

Il montrait en haut un point invisible, il regardait avec extase dans la profondeur du ciel bleu et disait: