II
Alors, je me dirigeai seul vers la mosquée de Mehmed-Fatih, vers la maison d'Aziyadé, sans arrêter aucun projet dans ma tête troublée, sans songer même à ce que j'allais faire, poussé seulement par le besoin de m'approcher d'elle et de la voir!…
Je traversai ce monceau de ruines et de cendres qui avait été autrefois l'opulent Phanar; ce n'était plus qu'une grande dévastation, une longue suite de rues funèbres, encombrées de débris noirs et calcinés. C'était ce Phanar que, chaque soir, je traversais gaiement pour aller à Eyoub, où m'attendait ma chérie …
On criait dans ces rues; des groupes d'hommes à peine vêtus, levés pour la guerre, à moitié armés, à moitié sauvages, aiguisaient leurs yatagans sur les pierres, et promenaient de vieux drapeaux verts, zébrés d'inscriptions blanches.
Je marchai longtemps. Je traversai les quartiers solitaires de l'Eski-Stamboul.
J'approchais toujours. J'étais dans la rue sombre qui monte à
Mehmed-Fatih, la rue qu'elle habitait!…
Les objets extérieurs étalaient au soleil des aspects sinistres qui me serraient le coeur. Personne dans cette rue triste; un grand silence, et rien que le bruit de mes pas …
Sur les pavés, sur l'herbe verte, apparut une tournure de vieille, rasant les murailles; sous les plis de son manteau passaient ses jambes maigres et nues, d'un noir d'ébène; elle trottinait tête basse, et se parlait à elle-même … C'était Kadidja.
Kadidja me reconnut. Elle poussa un intraduisible Ah! avec une intonation aiguë de négresse ou de macaque, et un ricanement de moquerie.
—Aziyadé? dis-je.