Eûlû! eûlû! dit-elle en appuyant à plaisir sur ces mots bizarrement sauvages qui, dans la langue tartare, désignent la mort.

Eûlû! eûlmûch! criait-elle, comme à quelqu'un qui ne comprend pas.

Et, avec un ricanement de haine et de satisfaction, elle me poursuivait sans pitié de ce mot funèbre:

—Morte! Morte!… elle est morte!

On ne comprend pas de suite un mot semblable, qui tombe inattendu comme un coup de foudre; il faut un moment à la souffrance, pour vous étreindre et vous mordre au coeur. Je marchais toujours, j'avais horreur d'être si calme. Et la vieille me suivait pas à pas, comme une furie, avec son horrible Eûlû! eûlû!

Je sentais derrière moi la haine exaspérée de cette créature, qui adorait sa maîtresse que j'avais fait mourir. J'avais peur de me retourner pour la voir, peur de l'interroger, peur d'une preuve et d'une certitude, et je marchais toujours, comme un homme ivre …

………………

III

Je me retrouvai appuyé contre une fontaine de marbre, près de la maison peinte de tulipes et de papillons jaunes qu'Aziyadé avait habitée; j'étais assis et la tête me tournait; les maisons sombres et désertes dansaient devant mes yeux une danse macabre; mon front frappait sur le marbre et s'ensanglantait; une vieille main noire, trempée dans l'eau froide de la fontaine, faisait matelas à ma tête … Alors, je vis la vieille Kadidja près de moi qui pleurait; je serrai ses mains ridées de singe;—elle continuait de verser de l'eau sur mon front …

Des hommes qui passaient ne prenaient pas garde à nous; ils causaient avec animation, en lisant des papiers qu'on distribuait dans les rues, des nouvelles de la première bataille de Kars. On était aux mauvais jours des débuts de la guerre, et les destinées de l'islam semblaient déjà perdues.