Dans mon isolement, je me suis beaucoup attaché à ce va-nu-pieds ramassé sur les quais de Salonique, qui s'appelle Samuel. Son coeur est sensible et droit; c'est, comme dirait feu Raoul de Nangis, un diamant brut enchâssé dans du fer. De plus, sa société est naïve et originale, et je m'ennuie moins quand je l'ai près de moi.
Je vous écris à cette heure navrante des crépuscules d'hiver; on n'entend dans le voisinage que la voix du muezzin qui chante tristement, en l'honneur d'Allah, sa complainte séculaire. Les images du passé se présentent à mon esprit avec une netteté poignante; les objets qui m'entourent ont des aspects sinistres et désolés; et je me demande ce que je suis bien venu faire, dans cette retraite perdue d'Eyoub.
Si encore elle était là,—elle, Aziyadé!…
Je l'attends toujours,—mais, hélas! comme attendait soeur Anne …
Je ferme mes rideaux, j'allume ma lampe et mon feu: le décor change et mes idées aussi. Je continue ma lettre devant une flamme joyeuse, enveloppé dans un manteau de fourrure, les pieds sur un épais tapis de Turquie. Un instant je me prends pour un derviche, et cela m'amuse.
Je ne sais trop que vous raconter de ma vie, Plumkett, pour vous distraire; il y a abondance de sujets; seulement, c'est l'embarras du choix. Et puis ce qui est passé est passé, n'est-ce pas? et ne vous intéresse plus.
Plusieurs maîtresses, desquelles je n'ai aimé aucune, beaucoup de péripéties, beaucoup d'excursions, à pied et à cheval, par monts et par vaux; partout des visages inconnus, indifférents ou antipathiques; beaucoup de dettes, des juifs à mes trousses; des habits brodés d'or jusqu'à la plante des pieds; la mort dans l'âme et le coeur vide.
Ce soir, 15 novembre, à dix heures, voici quelle est la situation:
C'est l'hiver; une pluie froide et un grand vent battent les vitres de ma triste case; on n'entend plus d'autre bruit que celui qu'ils font, et la vieille lampe turque pendue au-dessus de ma tête est la seule qui brûle à cette heure dans Eyoub. C'est un sombre pays qu'Eyoub, le coeur de l'islam; c'est ici qu'est la mosquée sainte où sont sacrés les sultans; de vieux derviches farouches et les gardiens des saints tombeaux sont les seuls habitants de ce quartier, le plus musulman et le plus fanatique de tous …
Je vous disais donc que votre ami Loti est seul dans sa case, bien enveloppé dans un manteau de peau de renard, et en train de se prendre pour un derviche.