XXXIV

Eyoub, 20 janvier.

Hier finit en queue de rat la grande facétie internationale des conférenciers. La chose ayant raté, les Excellences s'en vont, les ambassadeurs aussi plient bagage, et voilà les Turcs hors la loi.

Bon voyage à tout ce monde! heureusement nous, nous restons. À Eyoub, on est fort calme et assez résolu. Dans les cafés turcs, le soir, même dans les plus modestes, se réunissent indifféremment les riches et les pauvres, les pachas et les hommes du peuple … (O Égalité! inconnue à notre nation démocratique, à nos républiques occidentales!) Un érudit est là qui déchiffre aux assistants les grimoires des feuilles du jour; chacun écoute, avec silence et conviction. Rien de ces discussions bruyantes, à l'ale et à l'absinthe, qui sont d'usage dans nos estaminets de barrières; on fait à Eyoub de la politique avec sincérité et recueillement.

On ne doit pas désespérer d'un peuple qui a conservé tant de croyances et de sérieuse honnêteté.

XXXV

Aujourd'hui, 22 janvier, les ministres et les hauts dignitaires de l'empire, réunis en séance solennelle à la Sublime Porte, ont décidé à l'unanimité de repousser les propositions de l'Europe sous lesquelles ils voyaient passer la griffe de la sainte Russie. Et des adresses de félicitations arrivent de tous les coins de l'empire aux hommes qui ont pris cette résolution désespérée.

L'enthousiasme national était grand dans cette assemblée où l'on vit pour la première fois cette chose insolite: des chrétiens siégeant à côté de musulmans; des prélats arméniens, à côté des derviches et du cheik-ul-islam; où l'on entendit pour la première fois sortir de bouches mahométanes cette parole inouïe: " Nos frères chrétiens."

Un grand esprit de fraternité et d'union rapprochait alors les différentes communions religieuses de l'empire ottoman, en face d'un péril commun, et le prélat arménien-catholique prononça dans cette assemblée cet étrange discours guerrier:

"Effendis!