Ils chantaient, en passant, une chanson plaintive dans leur langue de iaoudis. Le bay-kouch continuait de voltiger sur nos têtes, et Aziyadé pleurait, de froid et de frayeur.
Quelle joie ce fut, quand nous amarrâmes sans bruit, dans l'obscurité profonde, notre caïque à l'échelle d'Eyoub! Sauter sur la vase, de planche en planche (nous connaissions ces planches par coeur, en aveugles), traverser la petite place déserte, faire tourner doucement les serrures et les verrous, et refermer le tout derrière nous trois; passer la visite des appartements vagues du rez-de-chaussée, le dessous de l'escalier, la cuisine, l'intérieur du four; laisser nos chaussures pleines de boue et nos vêtements mouillés; monter pieds nus sur les nattes blanches, donner le bonsoir à Achmet, qui se retirait dans son appartement; entrer dans notre chambre et la fermer encore à clef; laisser tomber derrière nous la portière arabe blanche et rouge; nous asseoir sur les tapis épais, devant le brasero de cuivre qui couvait depuis le matin, et répandait une douce chaleur, embaumée de pastilles du sérail et d'eau de roses; … c'était pour au moins vingt-quatre heures, la sécurité, et l'immense bonheur d'être ensemble!
Mais le bay-kouch nous avait suivis, et se mit à chanter dans un platane sous nos fenêtres.
Et Aziyadé, brisée de fatigue, s'endormit au son de sa voix lugubre, en pleurant à chaudes larmes.
XXXIII
Leur " madame " était une vieille coquine qui avait couru toute l'Europe et fait tous les métiers; leur " madame " (la madame de Samuel et d'Achmet; ils l'appelaient ainsi: bizum madame, notre madame); leur madame parlait toutes les langues et tenait un café borgne dans le quartier de Galata.
Le café de leur " madame " ouvrait sur la grande rue bruyante; il était très profond et très vaste; il avait une porte de derrière sur une impasse mal famée des quais de Galata, laquelle impasse servait de débouché à plusieurs mauvais lieux. Ce café était surtout le rendez-vous de certains matelots de commerce italiens et maltais, suspects de vol et de contrebande; il s'y traitait plusieurs sortes de marchés, et il était prudent, le soir, d'y entrer avec un revolver.
Leur " madame " nous aimait beaucoup, Samuel, Achmet et moi; c'était ordinairement elle qui préparait à manger à mes deux amis, leurs affaires les retenant souvent dans ces quartiers; leur " madame" était remplie pour nous d'attentions maternelles.
Il y avait, au premier, chez leur " madame " un petit cabinet et un coffre qui me servaient aux changements de décors. J'entrais en vêtements européens par la grande porte, et je sortais en Turc par l'impasse.
Leur " madame " était italienne.