Celle surtout qui était jolie m'avait souri avec tant de complaisance, que je tournai bride pour la suivre.

Alors commença une longue promenade de deux heures, pendant laquelle la belle dame m'envoya par la portière ouverte la collection de ses plus délicieux sourires. La voiture filait grand train, et je l'escortai sur tout son parcours, passant devant ou derrière, ralentissant ma course, ou galopant pour la dépasser. Les eunuques (qui sont surtout terribles dans les opéras-comiques) considéraient ce manège avec bonhomie, et continuaient de trotter à leur poste, dans l'impassibilité la plus complète.

Nous passâmes Dolma-Bagtché, Sali-Bazar, Top-Hané, le bruyant quartier de Galata,—et puis le pont de Stamboul, le triste Phanar et le noir Balate. A Eyoub enfin, dans une vieille rue turque, devant un Conak antique, à la mine opulente et sombre, les trois femmes s'arrêtèrent et descendirent.

La belle Séniha (je sus le lendemain son nom), avant de rentrer dans sa demeure, se retourna pour m'envoyer un dernier sourire; elle avait été charmée de mon audace, et Achmet augura fort mal de cette aventure …

XLIII

Les femmes turques, les grandes dames surtout, font très bon marché de la fidélité qu'elles doivent à leurs époux. Les farouches surveillances de certains hommes, et la terreur du châtiment sont indispensables pour les retenir. Toujours oisives, dévorées d'ennui, physiquement obsédées de la solitude des harems, elles sont capables de se livrer au premier venu,—au domestique qui leur tombe sous la patte, ou au batelier qui les promène, s'il est beau et s'il leur plaît. Toutes sont fort curieuses des jeunes gens européens, et ceux-ci en profiteraient quelquefois s'ils les avaient, s'ils l'osaient, ou si plutôt ils étaient placés dans des conditions favorables pour le tenter. Ma position à Stamboul, ma connaissance de la langue et des usages turcs,—ma porte isolée tournant sans bruit sur ses vieilles ferrures,—étaient choses fort propices à ces sortes d'entreprises; et ma maison eût pu devenir sans doute, si je l'avais désiré, le rendez-vous des belles désoeuvrées des harems.

XLIV

Quelques jours plus tard, un gros nuage d'orage s'abattait sur ma case paisible, un nuage bien terrible passait entre moi et celle que je n'avais cependant pas cessé de chérir. Aziyadé se révoltait contre un projet cynique que je lui exposais; elle me résistait avec une force de volonté qui voulait maîtriser la mienne, sans qu'une larme vînt dans ses yeux, ni un tremblement dans sa voix.

Je lui avais déclaré que le lendemain je ne voulais plus d'elle; qu'une autre allait pour quelques jours prendre sa place; qu'elle-même reviendrait ensuite, et m'aimerait encore après cette humiliation sans en garder même le souvenir.

Elle connaissait cette Séniha, célèbre dans les harems par ses scandales et son impunité; elle haïssait cette créature que Béhidjé-hanum chargeait d'anathèmes; l'idée d'être chassée pour cette femme la comblait d'amertume et de honte.