—C'est absolument décidé, Loti, disait-elle, quand cette Séniha sera venue, ce sera fini et je ne t'aimerai même plus. Mon âme est à toi et je t'appartiens; tu es libre de faire ta volonté. Mais, Loti, ce sera fini; j'en mourrai de chagrin peut-être, mais je ne te reverrai jamais.
XLV
Et, au bout d'une heure, à force d'amour, elle avait consenti à ce compromis insensé: elle partait et jurait de revenir—après quand l'autre s'en serait allée et qu'il me plairait de la faire demander.
Aziyadé partit, les joues empourprées et les yeux secs, et Achmet, qui marchait derrière elle, se retourna pour me dire qu'il ne reviendrait plus. La draperie arabe qui fermait ma chambre retomba sur eux, et j'entendis jusqu'à l'escalier traîner leurs babouches sur les tapis. Là, leurs pas s'arrêtèrent. Aziyadé s'était affaissée sur les marches pour fondre en larmes, et le bruit de ses sanglots arrivait jusqu'à moi dans le silence de cette nuit.
Cependant, je ne sortis pas de ma chambre et je la laissai partir.
Je venais de le lui dire, et c'était vrai: je l'adorais, elle, et je n'aimais point cette Séniha; mes sens seulement avaient la fièvre et m'emportaient vers cet inconnu plein d'enivrements. Je songeais avec angoisse qu'en effet, si elle ne voulait plus me revoir, une fois retranchée derrière les murs du harem, elle était à tout jamais perdue, et qu'aucune puissance humaine ne saurait plus me la rendre. J'entendis avec un indicible serrement de coeur la porte de la maison se refermer sur eux. Mais la pensée de cette créature qui allait venir brûlait mon sang: je restai là, et je ne les rappelai pas.
XLVI
Le lendemain soir, ma case était parée et parfumée, pour recevoir la grande dame qui avait désiré faire, en tout bien tout honneur, une visite à mon logis solitaire. La belle Séniha arriva très mystérieusement sur le coup de huit heures, heure indue pour Stamboul.
Elle enleva son voile et le féredjé de laine grise qui, par prudence, la couvrait comme une femme du peuple, et laissa tomber la traîne d'une toilette française dont la vue ne me charma pas. Cette toilette, d'un goût douteux, plus coûteuse que moderne, allait mal à Séniha, qui s'en aperçut. Ayant manqué son effet, elle s'assit cependant avec aisance et parla avec volubilité. Sa voix était sans charme et ses yeux se promenaient avec curiosité sur ma chambre, dont elle louait très fort le bon air et l'originalité. Elle insistait surtout sur l'étrangeté de ma vie, et me posait sans réserve une foule de questions auxquelles j'évitais de répondre.
Et je regardais Séniha-hanum …