XLIX
C'était l'heure de la prière du soir, un soir d'hiver. Le muezzin chantait son éternelle chanson, et nous étions enfermés tous deux dans notre mystérieux logis d'Eyoub.
Je la vois encore, la chère petite Aziyadé, assise à terre sur un tapis rose et bleu que les juifs nous ont pris,—droite et sérieuse, les jambes croisées dans son pantalon de soie d'Asie. Elle avait cette expression presque prophétique qui contrastait si fort avec l'extrême jeunesse de son visage et la naïveté de ses idées; expression qu'elle prenait lorsqu'elle voulait faire entrer dans ma tête quelque raisonnement à elle, appuyé le plus souvent sur quelque parabole orientale, dont l'effet devait être concluant et irrésistible.
—Bak, Lotim, disait-elle en fixant sur moi ses yeux profonds, Katebtané parmak bourada var?
Et elle montrait sa main, les doigts étendus.
(Regarde, Loti, et dis-moi combien de doigts il y a là?)
Et je répondis en riant:
—Cinq, Aziyadé.
—Oui, Loti, cinq seulement. Et cependant ils ne sont pas tous semblables. Bou, boundan bir partcha kutchuk. (Celui-ci—le pouce —est un peu plus court que le suivant; le second, un peu plus court que le troisième, etc.; enfin, celui-ci, le dernier, est le plus petit de tous.)
Il était en effet très petit, le plus petit doigt d'Aziyadé. Son ongle, très rose à la base, dans la partie qui venait de pousser, était à sa partie supérieure teint tout comme les autres d'une couche de henné, d'un beau rouge orange.