—Eh bien, dit-elle, de même, et à plus forte raison, Loti, les créatures d'Allah, qui sont beaucoup plus nombreuses, ne sont pas toutes semblables; toutes les femmes ne sont pas les mêmes, ni tous les hommes non plus …
C'était une parabole ayant pour but de me prouver que, si d'autres femmes aimées autrefois avaient pu m'oublier; que, si des amis m'avaient trompé et abandonné, c'était une erreur de juger par eux toutes les femmes et tous les hommes; qu'elle, Aziyadé, n'était pas comme les autres, et ne pourrait jamais m'oublier; que Achmet lui-même m'aimerait certainement toujours.
—Donc, Loti, donc, reste avec nous …
Et puis elle songeait à l'avenir, à cet avenir inconnu et sombre qui fascinait sa pensée.
La vieillesse,—chose très lointaine, qu'elle ne se représentait pas bien … Mais pourquoi ne pas vieillir, ensemble et s'aimer encore; —s'aimer éternellement dans la vie, et après la vie.
—Sen kodja, disait-elle (tu seras vieux); ben kodja (je serai vieille) …
Cette dernière phrase était à peine articulée, et, suivant son habitude, plutôt mimée que parlée. Pour dire: " Je serai vieille ", elle cassait sa voix jeune, et, pendant quelques secondes, elle se ramassait sur elle-même comme une petite vieille, courbant son corps si plein de jeunesse ardente et fraîche.
—Zarar yok (cela ne fait rien), était la conclusion. Cela ne fait rien, Loti, nous nous aimerons toujours.
L
Eyoub, février 1877.