Elle ne sait pas, la sœur d'Achmet, où on a mis le corps d'Aziyadé. À ma question renouvelée, elle répond cela, froidement. Mais, dit-elle, Kadidja la négresse, qui existe toujours, le sait sans aucun doute; si j'y tiens, elle ira demain le lui demander, ou même la prier de m'y conduire.
—«Demain!—Oh! non, ce soir, tout de suite!»—Après ce moment de calme funèbre, la vie me reprend, en même temps que l'inquiétude des heures.
D'abord, elle refuse: chez la négresse, dans le Vieux-Stamboul, avec moi, à la nuit qui tombe!... Non, dit-elle, ce n'est pas possible, elle n'osera pas.
J'avais tout à l'heure supplié l'autre, je supplie celle-ci maintenant. Et, à son tour, je la vois s'attendrir. Eh bien, oui, elle ira; mais seule, elle préfère; elle ira chez Kadidja, l'avertir et prendre rendez-vous; puis, dès demain matin, elle retournera la chercher avec un caïque et me l'amènera où je voudrai...
Et voici enfin notre plan décidé pour cette journée de demain: à huit heures, nous nous retrouverons tous, de ce côté-ci de la Corne-d'Or, à Kassim-Pacha, sur la petite place d'Hadji-Ali; j'y viendrai, moi, avec une voiture où je ferai monter l'Arménienne et la négresse, qui me guideront chacune vers un des tombeaux, tandis que la sœur d'Achmet, toujours effacée, rentrera dans son logis solitaire. C'est convenu, promis, juré, et maintenant nous allons descendre tous les trois.
Pendant que la sœur d'Achmet se prépare pour sortir, j'essaie de la questionner. Mais elle ne sait presque rien; vivant toujours dans la retraite, elle n'a jamais eu de détails précis sur la mort d'Aziyadé: «Demain, Kadidja me dira tout cela, demain!» Pour ce qui est de l'époque, elle ouvre un vieux cahier où des dates sont écrites en turc et s'approche des grillages d'une fenêtre, bien près, où il fait encore un peu clair: «Voyons, c'était à la fin du printemps qui a précédé la mort d'Achmet, l'an 1397 de l'hégire. Donc, il doit y avoir quelques mois de plus que sept années.» Elle sait qu'on a emporté le corps le soir, presque clandestinement; mais que le vieil Abeddin, son maître—qui du reste est mort lui aussi l'an dernier—a cependant fait faire une tombe de marbre. Et c'est tout. «Demain, Kadidja me dira le reste, demain!»
Elle est prête, maintenant; elle a mis sur sa pauvre robe un vieux châle noir, et nous descendons ensemble, elle, verrouillant avec soin les portes après que nous sommes passés.
Par la petite rue, encore plus assombrie, nous nous dirigeons vers la mer, où nous devons nous séparer.
La sœur d'Achmet loue un caïque pour se rendre à Stamboul; la vieille Arménienne monte dans le mien, qui m'attendait là, et s'assied à côté de moi; je la déposerai à Kassim-Pacha, en passant, et continuerai ma route, seul, sur la Corne-d'Or, pour m'en retourner à Péra, à présent que ma lugubre journée est finie. À la réflexion, j'aime mieux que mon entrevue avec Kadidja ait été remise à demain et puisse être préparée d'avance, car j'ai peur d'affronter cette vieille femme, peur de sa rancune et de son mépris... Je rappelle même la sœur d'Achmet, qui déjà s'éloignait en glissant sur l'eau grise, et je retiens d'une main son caïque léger, pour lui faire mille recommandations: «Tu lui diras bien, à Kadidja, que ce sont des voyages militaires qui m'ont empêché de revenir, des expéditions, des guerres lointaines; ce n'est pas ma faute, va; si je ne l'avais pas aimée, madame Aziyadé, est-ce que je serais ici, ce soir, revenu de si loin, après dix ans, à cause d'elle! Tu lui diras, n'est-ce pas?...» Puis, je m'arrête, parce que je sens que ma voix change—et qu'il faut que je me raidisse—parce que je vais pleurer.—«Je le dirai, Loti, je le dirai», répond-elle, et il me semble voir une expression tout à fait douce maintenant sur son visage désolé,—puis nos barques se séparent, dans le crépuscule plus confus...