Lente à parler, elle me regarde, et ses yeux tristes, tout creusés, prennent un air de surprise presque injurieuse... Alors, en quelques secondes d'attente, peu à peu je comprends que c'est oui...

J'ai même irrévocablement compris, quand elle se décide à dire, d'un ton d'interrogation amère: «Vraiment!... est-ce que tu ne le sais pas?» Et je réponds à demi-voix ce mensonge: «Si, je sais, je sais...» Puis j'ajoute encore plus bas et comme un enfant qui balbutie; «Ce n'est pas cela... que je te demandais... Je voulais... Je voulais te prier de me dire où on l'a mise...»

Et le silence se fait de nouveau, plus mort que tout à l'heure. J'ai dit ce mensonge, parce que j'avais honte, devant elle, de ne pas savoir, et d'avoir pu vivre des années ainsi. Mais je vois bien qu'elle ne m'a pas cru et que son regard continue de me fixer avec une curiosité mêlée de répulsion et de blâme... Il y a aussi mon attitude qu'elle ne s'explique pas: nos sangs-froids et nos tranquillités de souffrance sont incompréhensibles aux orientaux qui, eux, jettent des cris...

Ce silence devient de plus en plus glacial; on dirait que, entre nous, des couches d'air se figent. Et, dans la maison grillée, dans la chambre pauvre et étrange, le crépuscule s'assombrit; à travers l'épais quadrillage de bois qui masque les fenêtres, n'entre plus qu'une vague lumière incolore; la nuit me semble tomber très vite, et par secousses, comme si au-dessus de nous, on jetait un à un, en se hâtant, des voiles de crêpe...

Ainsi, c'est dans ce gîte triste et à cette heure désolée qu'il me fallait venir, pour entendre l'arrêt final...

Je ne sais combien de secondes, ou combien de minutes, je reste là sans parler, assis entre ces deux femmes, dont l'une pleure.


La sœur d'Achmet, pour suivre la loi hospitalière, m'a remis une petite tasse de café, et je bois lentement, toujours avec cette apparente tranquillité. En dedans de moi-même, dans les régions profondes de la pensée et du souvenir, il y a un trouble et une sorte d'indécise fantasmagorie, comme en songe: j'ai l'impression d'assister à des éboulements dans des abîmes; des choses, qui tenaient debout, tombent l'une après l'autre, s'effondrent, s'anéantissent; de grands bruits imaginaires accompagnent ces chutes, puis s'éteignent, se taisent quand tout est tombé, et le silence se fait, quand rien ne reste plus, le silence au dedans aussi morne qu'au dehors...