Mon Dieu, est-ce que je ne sais plus ce que je suis venu faire à Constantinople? est-ce que j'ai oublié?... Si près de ma visite à sa tombe, j'ai pu passer par un tel moment de trouble et d'inquiétante insouciance! Oh! la phrase funèbre: «On l'a emportée le soir...» comment ai-je pu la perdre de vue, même pour un instant? comment suis-je assez le jouet de mes sensations pour m'occuper d'autre chose?... En rentrant, je baisse la tête; il me semble que j'ai insulté à la chère petite mémoire tout le temps de cette étrange promenade de nuit, que j'ai éloigné de moi le fantôme aimé qui peu à peu se rapprochait.
Et quand je suis enfin seul, dans le noir de cette chambre d'hôtel, le sommeil ne me vient pas, mais les larmes, les larmes qui lavent et que je bénis.
IV
Vendredi, 7 octobre 188...
Je m'éveille, après des rêves confus; je m'habille, la tête inquiète, pour aller à ce cimetière.
Dans mes malles, j'ai rapporté ici un de ces costumes turcs très brodés que les hommes du peuple mettent les jours de fête, pauvre relique un peu fanée de notre temps d'Eyoub; je le portais dans notre logis, dans notre quartier, le soir. Aziyadé m'avait fait jurer aussi que je reviendrais avec ce costume-là, qu'elle le reverrait, et, depuis des années, je m'étais dit que je le reprendrais, même pour aller visiter sa tombe au cimetière.
Puis, quand je suis ainsi vêtu, une hésitation me vient. Cette veste d'Orient, qui m'était familière jadis, me fait aujourd'hui un effet de déguisement et de triste mascarade. Pourtant je voudrais la garder: comment faire? D'abord je la dissimule sous un banal pardessus de couleur neutre,—que je remplace ensuite par un manteau de voyage encore plus long, m'enveloppant jusqu'aux guêtres dorées... Bien puérils tous ces détails d'accoutrement, quand il s'agit d'un pèlerinage funèbre dont l'appréhension vous trouble jusqu'au fond de l'âme!
En bas, il y a un grand landau attelé, que j'ai commandé la veille pour que les vieilles femmes puissent y prendre place à côté de moi, et je me mets en route, par un beau soleil pur, qui a un air de joie.