Il faut faire un long détour et passer par des rues en pente dangereuse, pour aller en voiture à cette place d'Hadji-Ali où elles m'ont donné rendez-vous, Kassim-Pacha étant un faubourg en contrebas, séparé de Péra par les fondrières des «Champs-des-Morts».

Cependant nous arrivons, car voici l'antique petite mosquée blanche et ses cyprès noirs.

Sur la place d'Hadji-Ali, j'aperçois deux femmes qui m'attendent, rien que deux, Anaktar-Chiraz et la sœur d'Achmet. La troisième, Kadidja, la plus désirée et l'essentielle, pourquoi donc n'y est-elle pas?

Les deux autres, en me voyant paraître, font un geste de consternation. Qu'y a-t-il encore, mon Dieu? A-t-elle refusé de me voir? Ou bien est-elle morte? Et alors ce serait fini; j'échouerais au port et pour jamais, personne au monde ne saurait plus me conduire... J'ai le temps de me dire tout cela, en quelques secondes d'anxiété haletante, tandis que je saute à terre et que je cours à elles pour les interroger.

Non, répondent-elles, ce n'est rien de si grave. Mais la pauvre vieille est infirme, depuis l'hiver dernier, clouée sur un grabat, incapable de faire un pas. Et aucune voiture ne pourrait arriver dans le quartier qu'elle habite, tant les chemins y sont roides et étroits.

D'ailleurs, à quoi bon serait-elle venue de ce côté-ci de la Corne-d'Or, puisque c'est, a-t-elle dit, sur l'autre rive qu'est la tombe; du côté de Stamboul, mais très loin, en dehors des murs, dans la campagne...

En dehors des murs de Stamboul, c'est là qu'on l'a mise!... Oh! combien cette idée me serre le cœur davantage!...

Et je me représente tout à coup cette région désolée, faite de landes et de bois de cyprès, qui s'étend au pied des vieux remparts immenses, depuis le Phanar jusqu'aux Sept-Tours; tout ce funèbre désert, d'une dizaine de kilomètres de longueur, où l'on enterre au hasard les morts obscurs. C'est là qu'on l'a mise! J'en avais eu quelquefois la frayeur, sans vouloir pourtant y arrêter ma pensée; non, plutôt je cherchais à me la figurer dormant dans quelqu'un de ces cimetières délicieux, de Scutari ou des bords du Bosphore. Et comment découvrir là-dedans sa chère petite tombe, si cette Kadidja,—qui est seule à la connaître et qui sans doute n'a plus longtemps à vivre,—ne peut venir aujourd'hui même, à n'importe quel prix, me la faire voir.

Une fois de plus, j'ai l'angoisse de sentir le fil conducteur s'échapper de ma main; l'angoisse de chercher un expédient quelconque, toujours avec cette même hâte enfiévrée, et de n'en trouver aucun...

À la fin, une idée m'est venue, et j'appelle le cocher grec qui m'a conduit.—Ce conciliabule sur cette place, cet étranger, cette voiture, sont des choses étonnantes pour les gens de ce quartier immobile, et, derrière des grillages de fenêtres, quelques paires d'yeux commencent à se montrer.—Voici, je me suis souvenu que les chaises à porteurs, il y a dix ans, étaient encore en usage à Péra: j'avais vu à cette époque, les soirs de pluie, des actrices ou des chanteuses se faire reconduire ainsi à leur hôtel. Ce cocher, qui a l'air intelligent, saurait peut-être m'en trouver une, tout de suite, et me la ramener ici même, avec une relève de brancardiers...