Et je commence, une fois de plus, à errer sans but jusqu'à la nuit...


Au crépuscule, tout à coup, je me retrouve sur l'immense place de Mehmed-Fatih, ramené par le hasard.

Alors me revient cette phrase de mon journal d'autrefois, qui s'est gravée très singulièrement dans ma mémoire et s'est peu à peu liée, pour moi, à ce quartier saint, comme si elle en était l'expression même:

«La mosquée du sultan Mehmed-Fatih nous voit souvent assis, Achmet et moi, devant ses grands portiques de pierres grises, étendus tous deux au soleil, sans souci de la vie, poursuivant quelque rêve intraduisible en aucune langue humaine...»

Rien de changé sur cette place; elle est restée un des lieux les plus turcs et les plus mélancoliques de Stamboul. La mosquée s'y dresse, indéfiniment pareille à travers les siècles, avec ses hautes portes grises, festonnées de dessins mystérieux. Et alentour, sous les treilles jaunies des petits cafés, les mêmes vieux cafetans de cachemire, les mêmes vieux turbans blancs sont assis, à cette dernière lueur du soir d'automne, fumant des narguilés tout en devisant de choses saintes.

Alors je m'arrête au milieu d'eux, à cette même place où, il y a dix ans, nous avions vu, un soir, paraître sur les marches de la mosquée un illuminé qui levait les yeux et les bras au ciel, en criant: «Je vois Dieu, je vois l'Éternel!»—Achmet avait secoué la tête, incrédule, répondant: «Quel est l'homme. Loti, qui pourra jamais voir Allah!...»

En vérité je ne sais pas pourquoi cette halte sur cette place a marqué si profondément, parmi tant d'autres souvenirs de mon pèlerinage; ni pourquoi j'éprouve le besoin de la fixer ici, pour l'empêcher de s'en aller trop vite, dans la fuite de tout,—comme on retiendrait de la main, un instant, quelque légère chose flottante, emportée au fil de l'eau...


VI