Encore quelques détails que je demande et qui me sont donnés à grand'peine, avec des gémissements de petit enfant ou des cris,—car elle est de plus en plus divagante, Kadidja, de plus en plus épuisée. Et moi aussi, je suis épuisé, par les choses affreusement pénibles que j'entends, et par la tension d'esprit qu'il me faut pour les faire jaillir, une à une, de cette tête de pauvre vieux singe presque mort.

Entre l'effroi d'interroger davantage et le désir de savoir plus de choses, j'hésite; je suis à tout instant près d'en finir,—et puis je reste encore, me rappelant que cet entretien est suprême: c'est la dernière fois que, avec un être un peu vivant, je parlerai d'elle...

Allons, je crois cependant que sa torture a assez duré,—et la mienne aussi; d'ailleurs, je sais à peu près tout ce que je voulais savoir. Je vais partir...

—«À présent, il est tard, tu t'en retournes à Péra, n'est-ce pas?» demande-t-elle, d'un ton câlin et persuasif, redevenue tout à coup la négresse aux petites manières rusées d'enfant, et impatiente que cela finisse, que je la laisse en paix.

Je lui donne quelques louis d'or, qui l'éblouissent, et qui lui assurent un peu de bien-être pour la fin de ses jours comptés. Et puis je lui dis l'adieu définitif, emportant d'elle un pardon et une bénédiction attendrie.

Elle va bientôt mourir, c'est certain; ses yeux qui, après les miens, étaient les seuls ayant regardé Aziyadé avec tendresse, vont s'éteindre et se décomposer; cette image d'Aziyadé, qui persistait encore au fond de sa tête finissante, bientôt n'existera plus... Quand nous mourons, ce n'est que le commencement d'une série d'autres anéantissements partiels, nous plongeant toujours plus avant dans l'absolue nuit noire. Ceux qui nous aimaient meurent aussi; toutes les têtes humaines, dans lesquelles notre image était à demi conservée, se désagrègent et retournent à la poussière; tout ce qui nous avait appartenu se disperse et s'émiette; nos portraits, que personne ne connaît plus, s'effacent;—et notre nom s'oublie;—et notre génération achève de passer...

Je m'en vais lentement, par la petite rue délabrée et déserte.

À quelques pas de là, je reprends mon cheval, qu'un enfant promenait en rond autour d'une place solitaire.

Il est trop tard pour retourner voir sa tombe; j'y passerai ma matinée de demain...