—Et pourquoi plus les autres?

—Les autres, dit-elle... dans le feu! Je les ai jetées dans le feu! Puisqu'on m'avait chassée, moi, tu vois bien, je ne pouvais donc plus les lui porter, et, de les garder, j'avais peur... À la façon dont elle a prononcé: «dans le feu!» je comprends qu'elle les considérait, à la fin, ces lettres, comme petites choses mensongères et maléficieuses, causes indirectes de malheur.

Quant aux lettres d'Aziyadé, Kadidja est sûre de m'en avoir fait passer quatre, mais pas une de plus. Et c'est bien ce que je croyais: les quatre premières, celles qui lui ressemblaient, celles où je retrouvais ses chères petites pensées, exquises, avec leur tour drôle de pensées d'enfant sauvage.—Les suivantes, alors, ces lettres quelconques, banales ou invraisemblables comme les dernières d'Achmet, de qui me venaient-elles? Quelle main inquiétante me les avait écrites, et dans quel but? Cela restera toujours un mystère, et d'ailleurs qu'importe, puisqu'à présent tout est fini...

Ce sont bien nos imprudences des derniers jours qui ont tout à coup ouvert les yeux au vieil Abeddin sur notre longue intrigue impunie—et ensuite sont venues les délations des autres femmes du harem, qu'on a interrogées et que les menaces ou les promesses ont fait parler.

Aziyadé n'a pourtant point été renvoyée de chez son maître, ni maltraitée; mise à l'écart seulement, comme chose impure, reléguée et murée dans le silence de son appartement où n'entraient plus que des servantes hostiles. Au bout d'un an, Kadidja elle-même s'était vu fermer la porte de ce logis sombre, comme suspecte de relations avec l'écrivain public et avec la poste française de Péra. Et c'est alors que la lente agonie avait réellement commencé, avec la fin de tout espoir.

Je ne crois pas qu'une créature très jeune, et d'un beau sang neuf qu'aucune contagion n'a touché, puisse mourir de désespérance seulement, si on lui laisse le soleil, l'air et la liberté... Mais là, cloîtrée et à l'abandon!...

—Tu sais, dit Kadidja, sa chambre donnait du côté de l'Étoile (du côté du Nord) et il y faisait grand froid.

Oui, je me rappelle ces fenêtres aux épais grillages, situées dans une aile de la maison que le soleil n'atteignait jamais; à dérobée, je les regardais, en passant dans cette rue oppressée de mystère, où n'arrivaient que très tard les rayons rouges et sans chaleur du couchant. Et je me représente si bien ce que devait être cet appartement, aujourd'hui anéanti par le feu, où la mort, à tout petits pas, est venue la chercher...

Puis Kadidja continue: «L'hiver, toujours enfermée là, elle avait pris mal, à cause du froid de cette chambre... Alors, les autres dames lui donnaient des remèdes... Oh! vois-tu, Loti, c'était surtout ça que je voulais te dire: on lui donnait des remèdes... dont je me méfiais bien!...»

Mon Dieu, où étais-je moi, pendant que tout cela se passait dans ce harem obscur?... Si facilement on l'eût sauvée, avec un peu de joie et de soleil, en l'arrachant de là!... Dans quel coin du monde étais-je à courir, ne pouvant rien, ne sachant rien, tandis que l'âme de ma petite amie s'en allait en détresse et que s'affaissait lentement son corps adoré... jusqu'à cette soirée de mai, où, «presque clandestinement on l'a emportée...»