À huit heures à la turque (environ trois heures de l'après-midi) je suis au rendez-vous chez Kadidja.

Auprès du grabat à couverture orange, où les pauvres effrayantes mains noires s'agitent, la femme de mauvais aspect à laquelle j'ai eu affaire ce matin se tient seule, debout. Fenzilé-hanum n'y est pas; je m'en doutais. «Elle est absente, dit l'entremetteuse; on ne sait pas où elle est allée; on ne sait pas pour combien de temps, non plus...» Et je vois tout de suite, à ses réponses obstinément évasives, à son expression glaciale et fermée, qu'il est inutile d'insister; cette Fenzilé, qui ne veut pas me voir, lui aura fait peur avec je ne sais quelles menaces, ou lui aura donné de l'argent pour ne rien dire...

Quand elle est partie, après m'avoir réclamé le paiement de sa course, je m'assieds sur un escabeau, au chevet de Kadidja.

Alors, commence pour moi l'heure la plus cruelle de tout mon pèlerinage ici, l'heure de châtiment et d'expiation...

Dans un entretien, coupé de cris et de silences, m'efforcer de savoir, et y parvenir à peine. Tirer de cette vieille cervelle noire, qui s'en va, qui est tantôt affaissée, tantôt prise de bruyant délire, tirer par petites bribes incohérentes les choses qui me glacent et qui me brûlent. Être arrêté à chaque minute par la pitié de la voir si fatiguée, par le remords de l'avoir achevée peut-être, en lui faisant faire ce matin cette longue course. Sentir entre elle et moi, pour augmenter encore le nuage obscur, les difficultés d'une langue que nous ne possédons ni l'un ni l'autre d'une façon parfaite. Et me dire pourtant qu'il faut profiter à tout prix de ce moment unique, parce que je vais partir demain et parce qu'elle va mourir; elle est le seul trait d'union qui soit encore à peu près vivant entre ma chère petite amie et moi; quand on l'aura mise en terre, tout lien sera coupé à jamais; ce que je ne ferai pas sortir, aujourd'hui même, de cette mémoire à moitié décomposée, sera perdu pour toujours...

En ce qui concerne la date, Kadidja est d'accord avec la sœur d'Achmet; c'est bien cela, il y a eu, au printemps, sept années qu'Aziyadé a dû mourir... Quant aux causes de sa mort... elles restent comme sous-entendues entre nous deux; avec une délicatesse que je n'attendais pas, elle évite de me les dire; mais elle m'arrête, par un regard d'étonnement et de douloureux reproche, quand j'ai l'air d'insister pour les demander. Malgré des alternances d'enfantillage sénile, elle a gardé des côtés d'intelligence étrange, et son cœur de pauvre vieille esclave n'a pas cessé d'être foncièrement bon. De plus en plus, je me prends pour elle de respect,—et puis de pitié surtout, de pitié pour tant de fatigue mortelle que je lui cause...

—«Ainsi, tu dis, bonne Kadidja, qu'elle a espéré pendant plus d'une année?»—Espéré quoi, la pauvre petite? Quelque chimérique retour, avec un enlèvement peut-être; une de ces dangereuses aventures, que je pourrais à la rigueur tenter aujourd'hui avec de l'or et de l'indépendance, mais qui jadis, m'étaient si impossibles!

Et c'est au bout de ce temps-là seulement qu'elle a commencé à décliner beaucoup, et à perdre ses couleurs de saine jeunesse, et à courber sa tête, se croyant même oubliée, et abandonnée d'âme pour toujours.—Mais mes lettres, mes lettres ne lui arrivaient donc plus?...

—Oh! tes lettres, répond Kadidja, je lui ai remis... attends... je lui ai remis jusqu'à la sixième...