Oh! l'étrange Stamboul, l'oppressante ville spectrale que j'ai vue dans mes nuits! Quelquefois elle restait lointaine, montrant seulement à l'horizon sa silhouette; sur quelque plage déserte, je débarquais au crépuscule, apercevant, là-bas, les minarets et les dômes; à travers des landes funèbres, semées de tombes, je prenais ma course, alourdie par le sommeil; ou bien c'était dans des marécages, et les joncs, les iris, toutes les plantes de l'eau retardaient ma course, se nouaient autour de moi, m'enlaçaient d'entraves. Et l'heure passait, et je n'avançais pas.

D'autres fois, mon navire de rêve m'amenait jusqu'aux pieds de la ville sainte; c'était dans les rues, alors, que j'endurais le supplice de ne pas arriver; dans le dédale sombre et vide, je courais d'abord vers ce quartier haut de Mehmed-Fatih qu'habitait son vieux maître; puis, en route, me rappelant tout à coup que je ne pouvais aller directement chez elle, j'hésitais, enfiévré, pendant que les minutes fuyaient, ne sachant plus quel parti prendre pour retrouver au moins quelqu'un de jadis connu qui me parlerait d'elle, qui saurait me dire si elle était vivante encore et ce qu'elle était devenue,—ou bien si elle était morte et dans quel cimetière on l'avait mise; et mon temps se passait en indécisions, en rencontres de gens pareils à des spectres, qui me barraient le passage; d'autres fois, je gaspillais à des bagatelles mes minutes précieuses, m'attardant, comme au cours de mes promenades de jadis, à des bazars d'armes, m'asseyant dans des cafés pour attendre des personnages que j'envoyais chercher et qui n'arrivaient pas; ou encore je me perdais, avec une intime terreur, dans des quartiers inconnus et déserts, dans des rues de plus en plus étroites m'emprisonnant comme des pièges au milieu d'une nuit profonde;—et, pour finir, arrivait tout à coup l'heure, l'heure inexorable de l'appareillage, avec l'excès d'inquiétude amenant le réveil. Dans ce rêve obsédant qui, depuis ces dix années, m'est revenu tant de fois, m'est revenu chaque semaine, jamais, jamais je n'ai revu, pas même défiguré ou mort, son jeune visage; jamais je n'ai obtenu, même d'un fantôme, une indication, si confuse qu'elle fût, sur sa destinée...


Et maintenant le maléfice qui me tenait éloigné semble à la fin rompu; en complète possession de mon activité d'esprit et de vie, je vais revoir en plein jour, en plein soleil, cette ville qui pour moi s'est peu à peu amalgamée à du sombre rêve au point de me paraître elle-même presque chimérique. À peine puis-je croire que rien ne m'entravera en chemin; que j'arriverai au but; que je marcherai dans ces rues sans être ralenti par des inerties de sommeil, que j'interrogerai des êtres vivants, et que peut-être je retrouverai la chère trace perdue.

Bien réellement je pars demain, et je pars d'une façon aussi banale et positive que pour un voyage quelconque; mes malles sont en bas, prêtes à être enlevées dès le matin par la voiture qui m'emportera au chemin de fer. Empressé, comme toute ma vie, je traverserai l'Europe très vite, en trois jours, par le rapide de Paris à Bucarest. En route cependant, dans les Karpathes, je m'arrêterai une semaine, au palais d'une reine inconnue: une halte qui sans doute tiendra un peu du rêve et de l'enchantement, avant l'inquiétante étape finale. Et puis, de Varna, par la mer Noire, en vingt-quatre heures je gagnerai Constantinople.


Mes préparatifs de voyage étant par hasard terminés à l'avance, rien ne trouble la paix de cette veillée de départ, dans tout ce silence et ce sommeil d'alentour.

Maintenant, je rassemble ces menus objets plus précieux que j'emporterai sur moi, des lettres, des amulettes et certaine bague qu'elle m'avait donnée. Puis, avec recueillement, je vais ouvrir un tiroir mystérieux, caché sous de vieilles broderies orientales; c'est le cercueil où dorment mille petites choses rapportées d'Eyoub, des feuillets sur lesquels des mots turcs sont gauchement tracés de son écriture enfantine, des morceaux coupés à l'étoffe de notre divan de Brousse, des fantômes de pauvres fleurs qui jadis poussèrent dans des jardins de Stamboul au printemps. Au plus profond de cette cachette, sous ces débris, je cherche une adresse en caractères arabes qui, le matin de mon départ, fut dictée par Achmet à l'écrivain public de la place d'Ieni-Djami: d'après lui, elle devait me servir de ressource suprême pour le retrouver si je ne revenais qu'après de longues années, ayant épuisé toutes les autres enveloppes à son propre nom, dictées l'avant-veille par Aziyadé, tous les moyens de correspondre avec eux.

La voici, cette adresse; elle a cinq ou six lignes, elle n'en finit plus; elle donne le nom et le gisement d'une vieille femme arménienne: «Anaktar-Chiraz, qui demeure au faubourg de Kassim-Pacha, dans une maison basse, sur la place d'Hadji-Ali; à côté il y a un marchand de fruits, et en face il y a un vieux qui vend des tarbouchs.»

Achmet jugeait que cette femme ne quitterait certainement jamais sa maison, puisqu'elle en était propriétaire. Jadis elle l'avait recueilli et soigné pour je ne sais quelle maladie, pendant son enfance d'orphelin; elle l'aimait beaucoup, disait-il, et saurait toujours où le prendre, eût-il même changé vingt fois de métier et de demeure. Pauvre petite adresse naïve, qui fut écrite, je me souviens, en plein air, au pied de la mosquée, sous les platanes, par un si clair soleil de printemps et de jeunesse, et qui a dormi près de dix années dans l'obscurité de ce tiroir, pendant que je courais le monde! Elle a jauni, pâli, pris un air de document ancien concernant des personnes mortes. Elle me fait mal à revoir, si fanée. Il me paraît invraisemblable que je puisse la ramener à la grande lumière d'Orient, et que les mots écrits là me servent jamais à renouer un fil conducteur vers des êtres qui soient encore vivants et réels, qui ne soient pas des mythes de mon imagination, des spectres de mon souvenir. Cette vieille femme arménienne, ce marchand de fruits, ce marchand de tarbouchs, pauvres gens quelconques d'un faubourg perdu, et aussi ce petit quartier antique où je me rappelle vaguement être venu, une fois ou deux, m'asseoir au crépuscule avec Achmet sous des treilles centenaires, dans le jardinet triste d'un café turc,—qui sait ce que tout cela a pu devenir, qui sait ce que j'en retrouverai...