Dix années, c'est du reste un recul profond où toutes les images se noient dans une même brume. Aussi, au début, ma rêverie s'était-elle maintenue dans un sentiment d'anxiété encore assourdie, de mélancolie plutôt tranquille. Mais voici qu'un plus grand trouble me vient, à cette réflexion subite: pourtant il se peut qu'elle vive! Depuis bien longtemps cette pensée-là ne s'était plus présentée à moi d'une manière aussi poignante. En effet, puisque je ne sais pas, puisque je ne suis sûr de rien, il n'est donc pas impossible que bientôt, dans si peu de jours que j'en frémis comme si ce devait être demain, je me retrouve en sa présence. Oh! rencontrer de nouveau son regard, que je m'étais habitué à croire mort, son regard de douleur ou de sourire; revoir, comme elle disait, ses «yeux face à face!» oh! l'angoisse, ou l'ivresse de ce moment-là!...
Et comment serait-elle alors, comment serait son visage de vingt-huit ans? Dans toute sa beauté de femme, me réapparaîtrait-elle, la petite fille d'autrefois, svelte, aux yeux vert de mer? ou bien flétrie, qui sait, finie à jamais en tant que créature de chair et d'amour? Peu importe du reste, même vieillie et mourante... je l'aime encore. Mais de toute façon l'instant de cet étrange revoir serait pour nous deux un peu terrible, et n'aurait pas de lendemain arrangeable, n'aurait aucune suite pouvant être envisagée sans effroi. Aziyadé et Loti, ceux d'autrefois du moins, sont bien morts; ce qui peut rester d'eux-mêmes s'est transformé, leur ressemble à peine sans doute, de visage et d'âme; comme l'affirme ce petit livre enfantin que je viens de refermer, tous deux sont morts.
C'est presque sacrilège de le dire: en ce moment, je crois que je préférerais être sûr de ne trouver là-bas qu'une tombe. Pour elle et pour moi, j'aimerais mieux qu'elle m'eût devancé dans la finale poussière qui ne pense ni ne souffre. Et alors j'irais tenir mon serment de retour devant quelqu'une de ces petites bornes funéraires, aux mystiques inscriptions confiantes, qui si paisiblement traversent l'indéfini des durées, dans les bois de cyprès...
Il fait lourd et il fait inquiétant dans mon logis, ce soir. Et tout y a pris l'air lugubre, avec ce seul flambeau qui laisse les fonds dans une obscurité confuse; çà et là, des tranchants d'acier luisent, des lames courbes de yatagans, et, sur le rouge foncé des tentures murales, les broderies étranges semblent la figuration symbolique de mystères d'Orient, qui me seraient profondément incompréhensibles. Quels êtres inconnus, de quelle génération ayant précédé la nôtre, ont fixé dans ces dessins leurs rêves, leurs immuables rêves? Ceux pour qui on a trempé ces armes et tissé ces ors, quelles chimères avaient-ils, quelles amours, quelles espérances? Je les sens loin de moi comme jamais, ces croyants-là, qui à présent dorment en terre sainte, au pied des mosquées blanches. Tout ce décor de vieil Orient est ce soir pour me faire mieux sentir combien sont dissemblables jusqu'à l'âme les différentes races humaines, et tout ce qu'il y a d'insensé, d'impossible et de funeste à aller chercher de l'amour là-bas. Entre les deux égarés qui s'aiment, reste toujours la barrière des hérédités et des éducations foncièrement différentes, l'abîme des choses qui ne peuvent être comprises. Et il leur faut prévoir qu'ensuite, quand viendra leur fin, ils n'auront seulement pas, pour les bercer ensemble à la dernière heure, le commun souvenir, encore un peu doux, des mirages religieux de leur enfance; ni la même terre, après, pour les réunir.
Il semble ainsi que le temps et la mort vous séparent davantage et qu'on s'en aille se dissoudre dans des néants opposés...
Les choses ici sont imprégnées d'odeurs turques comme dans un sérail, et c'est trop; ce silence aussi est pesant, ajoute encore à la lourdeur parfumée de l'air,—et j'ouvre en grand les fenêtres...
Le silence reste le même, augmenté plutôt, prolongé par tout le silence d'alentour. Entrent un phalène et les longs rayons de la lune. Entre aussi une fraîcheur, une fraîcheur exquise, venue des jardins, venue de la campagne et des grands marais, de par delà les ormeaux des remparts. Je me sens réveillé par cet air frais, comme d'un songe très sombre, et je me penche à cette fenêtre pour respirer de la vie. Les choses familières du voisinage m'apparaissent alors, aux places de tout temps connues; l'éclairage lunaire leur donne, cette nuit, je ne sais quoi d'immuablement tranquille, d'un peu irréel aussi; mais elles sont bien les mêmes toujours, et j'ai vu toute ma vie ces vieux toits, ces pans de murs, ces trouées profondes des jardins, ces masses ombreuses des verdures, et on dirait que tout cela me chante en ce moment quelque petit hymne mélancolique de terre natale, me conseillant de ne pas partir. Tant d'autres, plus simples que moi, n'ont jamais quitté ce pays, ni seulement ce voisinage!... Peut-être, si j'avais fait comme eux...
Une senteur monte des jardins, senteur d'humidité, de mousse, de feuilles mortes, qui est particulière aux premiers soirs refroidis où des brumes légères se lèvent. Déjà l'automne! Encore un été qui s'en va, qui aura passé quand je reviendrai de Stamboul. Mon Dieu, je vais, pour ce voyage, perdre nos derniers beaux jours d'ici, avec la plus belle floraison de nos roses sur nos murs, et je ne verrai plus, cette année, deux chères robes noires se promener dans notre cour, au dernier resplendissement de septembre. Et qui sait, avec tout l'imprévu de mon métier de mer, quand je retrouverai ces choses? Me voici maintenant indécis, attristé et presque retenu, à cette veille de départ, par le regret de ce que j'abandonne.