Puis, brusquement, tout change, dès que je suis rentré dans le logis turc rouge sombre où luisent les armes; tout s'oublie, dans l'impatience inquiète de Stamboul, à cause simplement d'une amulette que je suis allé prendre au fond d'un coffre et que j'ai rattachée à mon cou.
Depuis longtemps, je ne l'avais plus vue, cette amulette d'Orient; elle se compose de je ne sais quels minuscules objets mystérieux enfermés dans un sachet; le sachet, cousu assez gauchement par une petite main inhabile qui pourtant s'était appliquée beaucoup, est fait d'un morceau de drap d'or sur lequel une fleur rose est brochée; et ce bout d'étoffe a été choisi, puis coupé, dans ce qui restait de plus frais de certaine petite veste qu'une enfant circassienne avait portée pendant deux étés de sa vie pour aller à l'école par des sentiers de hautes herbes, le long du Bosphore, au village de Kanlidja. Je pense qu'il est vieux comme le monde, cet enfantillage attristé qui consiste à échanger entre soi, si l'on s'aime, de pauvres petites choses datant des premières années de l'existence et à s'en faire comme des amulettes contre le mutuel oubli: j'ai connu cela bien des fois, chez des êtres de races très différentes. Et cette uniformité des sentiments humains est, hélas! pour me faire douter davantage de l'individualité propre des âmes: quand on y songe, on est tenté, tellement elles semblent pareilles, de ne les regarder que comme des émanations éphémères de ce même tout impersonnel qui est l'espèce indéfiniment renouvelée.
Donc, c'est ainsi chez nous tous: quand l'amour grandit et s'élève jusqu'à des aspirations vers d'éternelles durées, ou quand l'amitié devient assez profonde pour donner l'inquiétude de la fin, on en arrive à jeter les yeux en arrière, sur l'enfance de ceux qu'on aime. Le présent paraît insuffisant et court; alors comme on sait que l'avenir ne sera peut-être jamais, on essaie de reprendre le passé, qui, lui au moins, a été. «À qui ressemblais-tu quand tu étais toute petite fille? Dis-moi comment était ton visage, ton costume? À quoi rêvais-tu quand tu étais tout petit garçon? Comment étaient tes allures et tes jeux? Et moi aussi, je tiens à te conter mes premières joies d'enfant et mes premiers chagrins; même je veux te faire cadeau de telle petite chose qui vient de ce temps-là, et qui m'était très précieuse.» À Eyoub, dans le mystère plein de dangers de notre logis turc, enfermés tous deux et inquiets des moindres bruits qui traversaient le lourd silence du dehors, nous passions souvent nos soirées d'hiver à des causeries de ce genre. Et tant de fois dans ma vie—avant de l'avoir connue et après l'avoir presque oubliée—tant de fois j'ai fait de même, hélas! avec d'autres, sous l'influence douce des amitiés ou sous le charme mortel des amours... Oh! leurre pitoyable encore que tout cela!
Et cependant, mon Dieu, il a peut-être eu la plus belle part d'ivresse qu'un homme puisse attendre de la vie, et il devrait peut-être se contenter de mourir après, celui à qui une petite fille délicieuse a éprouvé le besoin de donner une amulette contre l'oubli, et l'a composée avec tant d'amour, en déchirant la plus sacrée de ses reliques d'enfance.
Ce talisman de drap d'or a d'ailleurs, ce soir, produit son effet magique, car voici qu'il a complété étrangement l'évocation commencée par la lecture du livre. Tout à coup, celle qui me l'avait donné est comme présente: je la vois, attachant l'amulette à mon cou, puis levant vers moi un regard où transparaissait toute sa petite âme simple et grave: son visage est sorti de la nuit avec son expression des derniers jours et l'interrogation suprême de ses yeux... Alors, ce qu'il y avait peut-être d'un peu factice tout à l'heure, d'un peu hésitant dans mon sentiment pour elle, s'en est allé en nuage, avec ce que je m'étais dit à moi-même de raisonnable et de froid, d'égoïste et d'atroce sur les probabilités de sa mort. Oh! non, au lieu de cette tombe, que plutôt je la retrouve, elle, n'importe comment et n'importe à quel prix; quand je devrais recommencer à souffrir après, j'aimerais mieux la revoir; je ne l'espère pas, mais je sens que je le voudrais, au risque de tout. Oh! la retrouver, même vieillie, même près de mourir, ombre encore un peu pensante qui seulement comprenne que je suis revenu et qui m'entende demander pardon: ombre qui ait encore ses yeux, son expression d'yeux, et que je puisse aimer un instant avec le meilleur de mon âme et le plus tendre de ma pitié. Ou même, s'il le faut, que je la retrouve m'ayant oublié, jeune, belle toujours, et jouissant en paix de l'été de sa vie, des quelques années de soleil qui étaient son lot, à elle aussi bien qu'à toutes les autres créatures, et que je n'avais pas le droit de lui prendre.
Ces barrières dont je parlais, ces différences profondes des races et des religions, est-ce que cela existe, je ne sais plus? Au-dessus de tout, passe l'amour, le charme d'un regard qui va du fond d'une âme au fond d'une autre âme. Et, en ce moment, si elle était près d'ici, j'irais la chercher par la main, et, sans hésitation, avec un sourire. Je l'amènerais au milieu de tout ce que j'ai de plus cher et de plus respecté.
Toutes mes impressions changeantes de cette soirée se fondent à présent dans ce désir attendri de la revoir, dans cet élan—d'ailleurs presque sans espérance—vers elle.
II
Bucarest, octobre 188...