Environ quinze jours après, à l'autre bout de l'Europe, dans un grand palais de souverain où je suis arrivé la nuit et où je suis seul.
Ayant traversé très vite l'Allemagne et l'Autriche, j'ai fait halte d'une semaine chez l'exquise reine de ce pays-ci, dans son château d'été, au milieu des Karpathes.
Je l'ai quittée hier, et ici, à Bucarest, où je devais passer la nuit, l'hospitalité m'était préparée au palais royal, inhabité en ce moment.
Rien de désolé et de tristement solennel comme un palais vide. Sitôt que je suis seul dans mon appartement, une sorte de silence spécial m'enveloppe. De très loin, ce bruit de voitures, qui est encore plus incessant à Bucarest qu'à Paris, me vient comme un roulement assourdi d'orage; je suis séparé de la rue vivante par de grandes places sans passants, où veillent des factionnaires, et, dans le palais même, rien ne bouge.
Au château de la reine, je m'étais laissé malgré moi distraire et charmer par mille choses. Mais ici, c'est ma dernière étape avant Stamboul, qui n'est plus qu'à vingt-quatre heures de moi, et, jusqu'au matin, j'entends sonner contre les pavés, de plus en plus distinctement, comme en crescendo, le pas régulier des sentinelles qui gardent les portes.
Mardi 5 octobre.
À quatre heures du matin, avant jour, je quitte le palais royal. Il fait très froid dans les rues de Bucarest. Un landau me mène bride abattue à la gare, au milieu d'un flot de voitures, qui roulent dans l'obscurité. Le ciel a des teintes glacées d'hiver. Le long de ces rues droites et nouvelles, qui ressemblent à celles d'une capitale quelconque d'Europe, je ne sais plus trop où je suis, ni où ces chevaux m'emportent si vite; en tout cas, je ne me figure plus très nettement que je suis en route pour Stamboul et que j'y arriverai demain.
À cinq heures du matin, en chemin de fer, dans les lourds wagons à couchettes de l'Express-Orient.
Puis, vers huit heures, ce train s'arrête au bord du Danube, qu'il faut franchir en bateau. Très froid toujours, avec une brume légère aux horizons d'une plaine plate, infinie. Mais ici, il y a déjà des costumes d'Orient, nos bateliers sont coiffés du fez et, sur le fleuve, des barques, immobiles le long des berges, portent le pavillon turc, rouge à croissant blanc. Alors le sentiment me revient, plus poignant tout à coup, du but vers lequel je m'achemine, dans cette matinée fraîche d'octobre, à travers ces eaux et ces prairies.