Sur l'autre rive, nous montons dans un mauvais petit chemin de fer qui doit, dans sa journée, nous faire franchir la Bulgarie.
Elle est bien sombre et sauvage, par ce jour d'automne, cette Bulgarie en révolution, en guerre.
Un long arrêt, vers midi, à je ne sais quel village, au milieu d'une plaine déserte. Il y a là un campement de cavalerie. Les cavaliers sont en tenue de campagne, l'air déterminé et superbe, prêts à se battre demain. Leur musique s'aligne en rond pour nous jouer un air étrange, d'une rare tristesse orientale, quelque chose comme une marche guerrière, lente et obstinée, vers un but qui serait la mort... Et, en écoutant, je me sens près de pleurer... De plus en plus, cette approche de Stamboul donne pour moi une importance exagérée aux choses quelconques de la route, change leur aspect, me les fait voir comme à travers du crêpe.
À mesure que nous avançons vers la mer Noire, l'air se fait moins froid. Les stations—de pauvres villages, de loin en loin, perdus au milieu de régions désolées—commencent à avoir des noms tartares que je puis comprendre, traduire, et qui alors me charment comme si je rentrais dans une patrie: Le petit marché, Le petit diable, etc... Des costumes turcs, turbans, vestes de bure soutachées de noir, commencent à se montrer aux barrières,—et je prête l'oreille attentivement, pour écouter ces gens-là parler la langue aimée, dans cet âpre pays triste.
Enfin Varna paraît, et je salue les premiers minarets, les premières mosquées.
Il fait calme sur la mer Noire, quand nous montons dans la barque qui nous emmène au paquebot de Constantinople. L'air est devenu tiède, léger, et Varna, qui s'éloigne derrière nous, a ses minarets baignés dans la lumière d'or du couchant.
Une bruyante table d'hôte, sur ce paquebot encombré de touristes,—et alors, comme conséquence pour moi, l'oubli momentané, dans le brouhaha des voix, dans la banalité des choses qui se disent.
Mais après, quand je me promène seul, à travers la nuit grise, sur le pont de ce paquebot qui file vers le sud, qui file très vite, sans secousse, sans bruit, comme en glissant,—je me rappelle que je suis tout près du but et que j'y arriverai demain. Sur ce navire, je m'étonne, par habitude de métier, de n'avoir pas de quart à faire, d'être au milieu de matelots qui ne m'obéiraient point et à qui je suis inconnu; rien ne me regarde, ni la manœuvre ni la route,—et cela me semble un peu invraisemblable; cela suffit, dans cette nuit vague, à jeter je ne sais quelle incertitude de rêve sur la réalité de ma présence à bord. Personne ne sait ici mon nom, encore moins ce que je vais faire là-bas et combien cette approche me trouble. Ce retour à Stamboul prend, à cette heure, je ne sais quel air clandestin, et funèbre aussi, dans le silence de plus en plus absolu du navire, qui s'endort tout en fuyant.