Instinctivement, mes yeux regardent et suivent deux ou trois petits feux très lointains, à peine perceptibles, qui semblent piqués au hasard sur l'immensité neutre,—dans le ciel ou dans la mer, on ne sait trop,—et qui sont des phares de la côte turque. La mer devient de plus en plus inerte, et notre allure, toujours plus glissante, dans la nuit confuse où l'horizon n'a pas de contours.
En songe, mes retours imaginaires se passaient ainsi; très vite, je glissais dans l'obscurité vers Stamboul, et, ce soir, je finis par avoir presque l'impression de n'être plus qu'un fantôme de moi-même, en route nocturne vers le pays que j'ai aimé...
III
Jeudi 6 octobre
Au petit jour, un employé à voix étrangère vient avertir les passagers, dans leurs cabines, que l'entrée du Bosphore est proche. Je venais à peine de m'endormir, ayant passé la nuit à songer, et je me réveille en sursaut, avec une commotion au cœur, rien qu'à ce nom de Bosphore.
Sur le pont où il fait froid, un à un les passagers apparaissent, indifférents, eux, et simplement déçus de ce qu'on leur montre. En effet, l'entrée du Bosphore est plutôt maussade, là-bas, entre ces montagnes d'aspect quelconque, qui s'esquissent, encore confusément, en teintes sombres. C'est un lever de jour d'automne, gris et brumeux, sous un immobile ciel bas. On ne verra presque rien, avec ces bancs de brouillard qui traînent comme des voiles.
Bien fâcheux pour ces touristes: l'effet d'arrivée sera manqué. Quant à moi, qui n'aurai que deux jours et demi, rien que deux jours et demi pour ce pèlerinage, je fais cette réflexion que si le temps se met déjà à l'hiver, s'il pleut, comme c'est probable, tout sera plus triste, plus compliqué, et mes recherches plus difficiles...
Je n'avais pas vu hier au soir les passagers de troisième classe qui encombrent le pont: ce sont bien de vrais Turcs, ceux-ci, les hommes en cafetan, les femmes voilées. Et puis tout à coup, comme nous approchons de la terre, il nous arrive une senteur pénétrante, spéciale, exquise à mes sens,—une senteur jadis si bien connue et depuis longtemps oubliée, la senteur de la terre turque, quelque chose qui vient des plantes ou des hommes, je ne sais, mais qui n'a pas changé et qui, en un instant, me ramène tout un monde d'impressions d'autrefois. Alors, brusquement, il se fait dans mon existence comme un trou de dix années, un effondrement de tout ce qui s'est passé depuis ce jour d'angoisse où j'ai quitté Stamboul, et je me retrouve complètement en Turquie avant même d'y avoir remis les pieds, comme si une certaine âme mienne, qui n'en serait jamais partie, venait de reprendre possession de mon corps irresponsable et errant...