Nous commençons à descendre le Bosphore, et la grande féerie des deux rives, lentement, se déroule. Je reconnais tout, les palais, les moindres villages, les moindres bouquets d'arbres; mais je me sens si calme à présent que cela m'étonne, et que je ne me comprends plus; on dirait que j'ai quitté depuis hier à peine le pays turc. Un peu anxieux seulement quand nous passons devant ces cimetières où il y a, tout au bord de l'eau, des tombes de femmes, sous les hauts cyprès géants aux troncs roses aux feuillages noirs. Je les regarde beaucoup ces tombes; pierres debout, toujours, surmontées d'une sorte de couronnement symétrique qui représente des fleurs. Il m'arrive même de me retourner tout à coup, avec une inquiétude vague, pour suivre des yeux, à mesure qu'elle s'éloigne, quelqu'une de celles qui sont bleues ou vertes avec inscriptions d'or; je me suis toujours représenté que sa tombe à elle devait être ainsi. Qui sait pourtant quelles figures, sans doute très inconnues, se sont endormies là-dessous!
Déjà voici les kiosques impériaux et les grands harems; puis la série des palais tout blancs aux quais de marbre. Et enfin, là-bas et là-haut, sortant tout à coup d'une brume qui se déchire, la silhouette incomparable de Stamboul.
Oh! Stamboul est là! bien réel, très vite rapproché maintenant, sous un éclairage net et banal, ramené à son apparence la plus ordinaire, que dix ans de rêve m'avaient un peu changée, mais presque aussi beau pourtant que dans mon souvenir. Et je m'étonne d'être de plus en plus tranquille d'âme, causant même avec les compagnons de route que le hasard m'a donnés, et leur nommant comme un guide les palais et les mosquées.
Le mouillage est bruyant, au milieu du fouillis des paquebots, des voiliers, portant tous les pavillons d'Europe. Et aussitôt commence l'invasion furieuse des bateliers, des douaniers et des portefaix; cent caïques nous prennent à l'assaut, et tous ces gens, qui montent à bord comme une marée, parlent et crient dans toutes les langues du Levant. Oh! je connais si bien cela, ce brouhaha des arrivées, ces voix, ces intonations, ces visages; et cet amas de navires autour de nous, et ces fumées noires—au-dessus desquelles montent, là-bas dans le ciel clair, les dômes des saintes mosquées! Je me mêle moi-même à tout ce bruit; d'ailleurs, les mots turcs, même les plus oubliés, me reviennent tous ensemble. Avec des bateliers pour mon passage, avec des portefaix pour mes malles, je discute des questions qui me sont absolument indifférentes, par besoin de m'agiter et de parler aussi. Jusque dans la barque, où je suis enfin installé avec mes valises, je continue je ne sais quel étonnant marchandage,—et ainsi presque sans émotion,—à part un tremblement peut-être quand mon pied s'y pose—je me trouve à terre, sur le quai de Constantinople.
Après plus d'une heure perdue en formalités de douane, de passeport, de je ne sais quoi, sur ces quais, dans ce quartier bas de Galata rempli toujours du même grouillement étrange et de la même clameur, me voici cependant monté à Péra, installé à l'hôtel comme il faut du lieu, que les touristes encombrent. Bientôt dix heures, quel gaspillage de temps, quand mes moindres minutes devraient être comptées!
Et puis il faut déjeuner, ouvrir ses malles, faire sa toilette... Et le temps continue de fuir.
La chambre où je m'habille est quelconque, haut perchée, dominant de ses fenêtres un ensemble de maisons européennes très banales; mais, au-dessus de ces toits, il y a deux ou trois petites échappées merveilleuses, sur Stamboul ou sur Scutari d'Asie: des dômes, des minarets, des cyprès, qui apparaissent comme suspendus dans l'air. Et ces choses, à peine entrevues, suffisent à me donner, avec un trouble délicieux et un besoin de hâte un peu fébrile, la conscience de ce voisinage. Mon Dieu, qui sait ce que j'aurai appris ce soir! Peut-être rien, hélas! En deux jours, rechercher dans le grand Stamboul mystérieux la trace, égarée depuis sept ou huit ans, d'une femme de harem, quel insensé je suis! Je ne réussirai jamais, je ne trouverai pas.
Mon plan longuement réfléchi, est de rechercher d'abord cette vieille femme arménienne du faubourg de Kassim-Pacha, indiquée par Achmet comme ressource suprême et dont j'ai retrouvé l'adresse compliquée, la nuit de mon départ. Si elle est vivante, peut-être me donnera-t-elle la clef de tout: ce serait le moyen le plus simple et le plus rapide.
Maintenant j'attends un interprète, qu'on m'a promis de m'amener,—car j'aurai besoin pour mon enquête de quelqu'un sachant bien lire le turc, que je sais parler seulement. Il va venir, il va venir, me dit-on avec un calme exaspérant. Et le temps passe toujours, et il n'arrive pas.