Alors je me décide à redescendre à Galata en chercher un autre qu'on m'a indiqué.
Il n'est pas chez lui, celui-là...
Je reviens à l'hôtel en courant. Déjà plus de midi et demi! Mon Dieu, que de temps perdu, quand je n'ai que deux jours! c'est comme dans mes rêves: tout m'arrête!...
Enfin voici un interprète qu'on m'amène. Un horrible vieux Grec, rusé, fureteur, qui s'offre de me suivre tout aujourd'hui et tout demain. Comme épreuve, je lui présente cette adresse de vieille femme, qu'il lit couramment; il sait très bien où est cette place de Hadji-Ali qu'elle habite, et va m'y conduire en hâte puisque l'heure me presse.
Nous irons plus vite à pied, dit-il, nous gagnerons du temps, par des raccourcis qu'il connaît, par des rues où ni voitures ni chevaux ne sauraient passer. Et enfin nous voici dehors, en route. Les nuages de ce matin ont disparu du ciel. Dieu merci, il fera presque une journée d'été, lumineuse et chaude; tout sera moins sinistre. Je tiens à la main l'adresse de la vieille Anaktar-Chiraz, le précieux petit grimoire conducteur sur lequel tout mon plan repose, et qui revoit, après dix années, son soleil d'Orient. Je marche d'un pas rapide, avec la fièvre d'arriver, avec l'impression physique d'être devenu léger, léger, de glisser pour ainsi dire sans toucher le sol; cela contraste avec ces inerties de sommeil, qui, pendant tant d'années, me retardaient si lourdement en rêve; dans ma tête il me semble entendre bruire le sang, qui circulerait plus vite que de coutume; je voudrais courir, sans ce vieux qui me suit et que je traîne comme une entrave.
Où me fait-il passer? Pourvu qu'il ait compris. Voici des quartiers neufs où je ne reconnais rien. Tout est changé: on a bâti effroyablement par ici depuis mon départ,—et ces transformations si grandes des lieux sont pour me donner, plus pénible, le sentiment que mon histoire d'amour et de jeunesse est bien enfouie dans le passé, dans la poussière, que j'en chercherai en vain la trace ensevelie...
Ah! de vieux quartiers turcs maintenant,—des petites ruelles tortueuses, où je commence à me retrouver un peu chez moi... Nous venons de descendre dans un bas-fond qui m'était même assez familier jadis... et, derrière ce tournant, là-bas, il doit y avoir un antique couvent de derviches hurleurs, lugubre avec les catafalques qu'on apercevait à travers ses fenêtres grillées, effrayant quand on passait le soir... Oui, il est là encore; sans ralentir mon pas, je jette un coup d'œil entre les barreaux de fer des fenêtres: toujours les mêmes vieux cercueils, couverts des mêmes vieux châles et coiffés des mêmes vieux turbans, le tout à peine plus mangé qu'autrefois par la moisissure et les vers. C'est étrange que ces choses de la mort, parce qu'elles sont demeurées telles quelles, ravivent en moi précisément des souvenirs de printemps et d'amour.
De plus en plus je me reconnais. Nous devons même approcher beaucoup, être tout près maintenant du quartier d'Anaktar-Chiraz—car je revois certaine petite mosquée dont le dôme, déjeté de vieillesse, monte tout blanc de chaux, entre des cyprès noirs—et même je revois le café, le café aux treilles centenaires où Achmet m'avait présenté un soir à cette vieille femme. Je touche donc à la première étape de mon pèlerinage, et un peu de confiance me revient, un peu d'espérance d'arriver au but.
Comme je sais les méfiances qu'un étranger inspire, je vais m'asseoir à l'écart, dans le jardinet triste de ce petit café, là, sous les treilles jaunies, contre le mur antique, à la même place qu'autrefois; je demanderai un narguilé, comme quelqu'un du pays, et lui, le vieux Grec, ira de droite et de gauche aux informations.
Il revient découragé: j'ai dû faire quelque erreur, me dit-il, ou mon papier est faux; dans le voisinage, personne ne connaît ça...