Mais je suis bien sûr, moi, pourtant, que c'était ici tout près! Puisqu'elle sortait de chez elle, cette femme, quand un soir Achmet l'avait appelée, pour me faire faire sa connaissance et la prier de recevoir pour lui les lettres que j'écrirais de mon «pays franc»... Si elle est morte, il est impossible que quelqu'un au moins ne s'en souvienne pas. Allons, qu'il retourne interroger les anciens du quartier; qu'il insiste, malgré les mines sombres et fermées, et je doublerai la récompense promise.

Un quart d'heure d'impatiente attente. Il reparaît, agitant d'un air de triomphe un bout de papier crayonné. Un vieux juif, qui la connaît très bien, a écrit là-dessus, pour de l'argent, sa nouvelle adresse. Elle n'est pas morte, mais elle a déménagé depuis trois ans, pour aller habiter très loin d'ici, à Pri-Pacha, dans l'extrême banlieue, près des grands cimetières israélites.

Que de temps il faudra, hélas, pour s'y rendre! Et, cependant, j'ai une trace, une piste à peu près sûre, à laquelle j'aime mieux m'attacher que d'essayer autre chose de plus dangereux, de plus incertain. Vite, qu'on aille n'importe où chercher deux chevaux sellés, et partons.


Oh! ce trajet à cheval, jusqu'à Pri-Pacha, où trouver des mots pour en exprimer la mélancolie, par cette tranquille journée lumineuse d'automne, sous ce soleil encore chaud, qui a déjà pris son éclat mourant des fins d'été...

Nous cheminons parallèlement au golfe de la Corne-d'Or, mais sur la rive opposée à Stamboul, et un peu loin de la mer, dans la morne campagne, contournant les faubourgs bâtis au bord de l'eau.

Comme par fait exprès, il nous faut repasser par tous ces lieux jadis si familiers que je traversais, les matins d'hiver, du temps où j'habitais Eyoub—les matins sombres et glacés de février ou de mars—pour m'en retourner à bord de mon navire après les nuits délicieuses. Ce sont les lieux aussi que j'ai le plus souvent revus, depuis dix ans, dans mes visions des nuits; dans le rêve de ce jour, ils sont plus éclairés, mais ils ne me semblent pas beaucoup plus réels.

Nous allons en hâte, mettant nos chevaux au trot chaque fois que c'est possible. Tantôt nous descendons dans des fondrières, tantôt nous montons sur des hauteurs, toujours un peu désolées, au sol aride, d'où nous apercevons là-bas l'autre rive, le grand décor de Stamboul entièrement doré de lumière.

En plus de ma tristesse à moi, qui me montre aujourd'hui les choses vivantes sous leurs aspects de mort, quelle autre tristesse demeure donc éternellement là, et plane sur ces abords de Constantinople... J'avais essayé de l'exprimer, dans un de mes premiers livres, mais je n'avais pu y parvenir, et aujourd'hui, à chaque pierre, à chaque tombe que je reconnais sur ma route, me reviennent les impressions indicibles d'autrefois, avec ce tourment intérieur, qui aura été un des plus continuels de ma vie, de me trouver impuissant à peindre et à fixer avec des mots ce que je vois et ce que je sens, ce que je souffre...

Partout, sur la terre, sur les roches et sur l'herbe rase, une teinte uniforme d'un gris roux, qui est comme la patine du temps; on dirait qu'une cendre recouvre ce pays, sur lequel trop de races d'hommes ont passé, trop de civilisations, trop d'épuisantes splendeurs. Et, de loin en loin, au milieu de ces espèces de landes de l'abandon, quelque minaret blanc entouré de cyprès noirs.