Un ravin plus profond se présente à nous, où il faut descendre; il est d'apparence aussi âpre et sauvage que si nous étions à cent lieues d'une ville. Tout au bas, sous des platanes, est une fontaine antique, où jadis je rencontrais presque chaque matin la même jeune femme turque, qui semblait très belle sous ses voiles. C'était avant le soleil levé que je passais là, à l'aube d'hiver, et aux mêmes heures elle venait seule remplir à cette fontaine sa cruche de cuivre. Nous croisant dans le chemin creux, embrumé de vapeur matinale, nous échangions un regard de connaissance; après quoi, ses yeux, qui étaient seuls visibles dans son visage voilé, se détournaient avec un demi-sourire. Je n'avais plus pensé à elle depuis dix ans, et je la revois, à présent, comme dans un clair miroir, et je retrouve toutes mes impressions tristes de ces levers de jour, de ces courses dans ces chemins encore déserts, le visage fouetté par l'air sec et glacé ou par le brouillard gris. Et, comme j'avais l'âme inquiétée, en ce temps-là, me demandant chaque matin si, avec tant de dangers autour de nous, l'obscurité prochaine me réunirait encore à celle que je venais de laisser, ou bien si, avant le soir, Azraël ne passerait pas pour tout anéantir...


À Pri-Pacha, où nous avons fini par arriver, nous trouvons, après avoir interrogé les passants de la rue, la maisonnette de cette vieille Arménienne de qui dépend tout le résultat de mon pèlerinage,—et je suis anxieux en frappant à la porte. Deux fois, trois fois, le frappoir antique résonne très fort, jusqu'à faire trembler les planches vermoulues; personne ne vient ouvrir, et d'ailleurs les fenêtres sont closes. Mais un juif caduc, centenaire pour le moins, sort avec effarement d'une maison voisine, emmitouflé d'un cafetan vert:

—La vieille Anaktar-Chiraz? nous répond-il d'un air soupçonneux, qu'est-ce donc que nous lui voulons?


Il se rassure à notre mine: «Oui, c'est bien ici, en effet; mais elle n'y est pas; elle est partie hier pour aller s'établir auprès d'une de ses parentes qui est bien malade, là-bas, à Kassim-Pacha d'où nous arrivons, tout à côté de son ancienne demeure.»

Oh! alors il me prend une vraie fièvre! Que faire? Le temps passe, il doit être tard. Je ne sais même pas l'heure, ayant, dans ma précipitation, oublié ma montre à l'hôtel; mais il me paraît que déjà le soleil baisse. Une fois la nuit venue, il n'y a plus rien à tenter à Stamboul,—et je n'ai plus qu'une journée après celle-ci qui va finir.—Il semble en vérité que j'aie eu, en sommeil, le pressentiment complet de ce que serait ce voyage; tout va tellement comme dans mon rêve: ces entraves accumulées, cette inquiétude de l'heure trop courte, cette angoisse de n'avoir pas le temps d'arriver jusqu'au but.

Quel parti prendre à présent? Je ne sais plus trop et ma tête se perd un peu. Allons-nous retourner sur nos pas, jusqu'à ce Kassim-Pacha d'où nous venons, avec ces mauvais chevaux de louage qui ne veulent plus marcher?... Non, Eyoub où j'habitais, et qui m'attire comme un aimant, est là trop près de nous, juste en face, de l'autre côté de la Corne-d'Or—qui se rétrécit dans ces parages et sera si vite traversée. D'ailleurs, je me sens tellement redevenu un habitant de ce saint faubourg; les dix années, qui me séparent du temps où j'y vivais, viennent de si complètement s'évanouir, que j'ai presque l'illusion de rentrer là chez moi, au milieu de figures familières, et que, sans peine, je m'imaginerais y retrouver ma maison telle que je l'ai quittée, avec les chers hôtes d'autrefois. Au moins, j'entrerai m'asseoir dans le petit café antique où nous passions, Achmet et moi, les veillées d'hiver, en compagnie des derviches conteurs de féeriques histoires; il n'est pas possible que, dans ce quartier-là, quelqu'un ne me reconnaisse pas, ne me prenne pas en pitié et ne consente à me guider dans mes recherches—qui, sans doute, ne peuvent plus faire ombrage à personne.

Donc, nous renvoyons nos chevaux; nous descendons vers la berge pour prendre un caïque, choisissant un rameur jeune afin d'aller vite,—et bientôt nous voici glissant, très légers, à grands coups d'aviron sur l'eau tranquille.

Je commence à regarder de mes pleins yeux là-bas en face, fouillant de loin cette autre rive où nous allons aborder.