Quoi, est-ce que je ne m'y reconnais plus? C'était bien là pourtant, j'en suis très sûr.
Oh! mon Dieu, on a tout changé, hélas! Ma maison, très vieille, et les deux ou trois qui l'entouraient n'existent plus. Je n'avais pas prévu cette destruction et je sens mon cœur se serrer davantage. Ce cadre qui avait entouré ma vie turque est à jamais détruit—et cela recule tout dans un lointain plus effacé.
Je mets pied à terre, cherchant à m'orienter, à reconnaître au moins quelque chose. Le petit café des derviches conteurs d'histoires, où donc est-il? À la place, il y a un grand mur blanc que je ne connaissais pas, un corps de garde tout neuf, avec des soldats en faction. Et toutes les maisons alentour sont fermées, muettes, inabordables surtout. Allons, je suis un étranger ici maintenant; j'ai été fou de venir y perdre mes instants comptés, quand j'aurais dû au contraire revenir sur mes pas, suivre la seule piste un peu sûre, rechercher à tout prix cette vieille femme.
Pourtant, cela faisait partie de mon pèlerinage aussi, de revoir Eyoub, et j'en étais si près!
Oh! et la mosquée sainte, et l'allée des saints tombeaux! Je suis à deux pas à présent de ces choses mystérieuses et rares, autrefois si familières, dans mon voisinage; je ne reviendrai peut-être jamais ici,—aurai-je le courage de quitter Eyoub sans aller les revoir. Du reste, en courant, ce sera une perte de cinq ou dix minutes à peine,—et je dis à mon batelier: «Va, aborde un peu plus loin, au quai de marbre là-bas, à l'entrée du saint cimetière.»
Laissant le vieux Grec dans le caïque avec le rameur, je redescends à terre, seul, saisi tout à coup par le silence glacé de ce lieu, par sa sonorité funèbre, que j'avais oubliée, et qui change le bruit de mon pas. Dans l'allée d'éternelle paix, sur les dalles de marbre verdies à l'ombre, où l'on voudrait marcher lentement, la tête basse, il faut passer aujourd'hui avec cette précipitation enfiévrée qui donne à toutes les choses, revues ainsi, je ne sais quel air d'inexistence. Je cours, je cours, dans cette allée, entre les deux alignements de kiosques funéraires et de tombes, au milieu de toutes les silencieuses blancheurs des marbres. De droite et de gauche, bordant la voie étroite, sont de vieilles murailles blanches, percées d'une série d'ogives, par où la vue plonge dans les dessous ombreux d'une sorte de bocage rempli de sépultures. Rien de changé, naturellement, dans tout cela qui est sacré et immuable; ce lieu unique, si étrangement mêlé à mes souvenirs d'amour, était le même bien des années avant notre existence et sera ainsi longtemps encore après que nous aurons tous deux passé.
Au bout de l'avenue, dans une ombre plus épaisse, sous une voûte obscure de platanes, je m'arrête devant la petite porte de l'impénétrable mosquée sainte. Il y a toujours là les mêmes vieilles mendiantes, au visage voilé, assises, accroupies, immobiles sur des pierres. L'une d'elles, réveillée de son rêve par le bruit de mon pas, s'inquiète de me voir accourir, se demande si j'aurai par hasard l'impudence de franchir ce seuil: «Yasak! Yasak!» (Défendu! Défendu!), dit-elle, d'une voix irritée, en étendant une main de morte comme pour me barrer le passage. Et je lui réponds tranquillement, dans cette langue turque que je reparle déjà avec la facilité d'autrefois: «Je le sais, ma bonne mère, que c'est défendu; je veux seulement jeter un coup d'œil à l'entrée et puis je m'en irai.» Ce disant, je lui remets une aumône; alors, d'une voix calmée, elle rassure les autres qui s'inquiétaient aussi: Il sait, il sait; il est du pays; il vient regarder, seulement. Et en effet, je regarde à la hâte, à la dérobée; tant de fois jadis, quand j'habitais Eyoub, j'étais venu jusqu'à ce seuil, dont je reconnais encore les moindres pierres, dans la demi-nuit qui tombe des grands arbres. Du lieu d'ombre où je suis, au milieu de ces pauvresses voilées aux immobilités de fantômes, il semble qu'une clarté un peu merveilleuse rayonne là-bas, dans cette cour de mosquée, sur les blancheurs séculaires de la chaux et des faïences...
Tout de suite, après ce regard jeté, je repars en courant dans la sainte allée, repris par l'inquiétude de l'heure qui fuit, de la lumière qui me paraît plus dorée, par la frayeur du soleil couchant et du soir.
C'est à Kassim-Pacha, naturellement, à la recherche de cette vieille femme, que je vais retourner coûte que coûte. Et j'irai par mer cette fois; d'ici, ce sera le plus rapide.
Quand je suis de nouveau étendu dans mon caïque, je dis au rameur: «Va vite, vite, pour une bonne récompense que je te donnerai!» Il répond par un sourire à dents blanches et se met à ramer de toute la force de ses bras. Le courant nous aide et nous descendons lestement la Corne-d'Or, nous éloignant du sombre Eyoub.