Mais nous allons passer devant le faubourg d'Hadjikeuï. Si je m'y arrêtais! Le quartier n'est pas farouche comme celui d'où je viens, et, qui sait, quelqu'un m'y reconnaîtra peut-être, quelqu'un de ces juifs que j'employais à mon service, le grand Salomon ou même le vieux Kaïroullah, n'importe qui, pourvu qu'on me renseigne. En passant, je vais tenter ce moyen... Et puis cela me permettra de revoir ma maison, la première de mes maisons turques, car j'ai habité là aussi, avant de pouvoir réaliser le rêve presque impossible de me fixer à Eyoub.

Dans ce livre de jeunesse où j'ai conté ma vie orientale, j'ai passé sous silence notre étape à Hadjikeuï, pour abréger, et aussi pour obéir à une sorte de sentiment de décorum qui m'amuse bien à présent: ce Hadjikeuï est un faubourg pauvre, assez mal considéré à Constantinople.

Là pourtant j'étais venu m'installer d'abord, en quittant mon logis européen de Péra; là, j'avais reçu Aziyadé pour la première fois, à son retour de Salonique. Nous y étions restés près de deux mois, bien cachés, avant de réussir à trouver une maison sur l'autre rive, dans le faubourg des saints tombeaux, et nous avions ensuite conservé, à toute éventualité, ce premier gîte plus sûr, où, par fantaisie, nous revenions de temps à autre.


À la longue, comme tout se transforme dans la mémoire, tout s'oublie! Voici que je ne reconnais même plus l'Échelle de notre rue, c'est-à-dire l'appontement de vieilles planches qui nous était si familier, jadis, et où nous débarquions avec une telle sûreté d'habitude, dans le mystère protecteur des nuits bien noires.

Par impatience, je mets pied à terre ailleurs, à l'entrée d'une ruelle israélite que je me rappelle vaguement, très vaguement. Et, suivi toujours de ce même vieux Grec, je recommence à marcher vite, à courir, talonné sans trêve par l'inquiétude de l'heure.

À un tournant, nous tombons sur une rue où se tient un marché juif: cris de vendeurs et d'acheteurs, foule affairée, encombrement de mannequins, de fruits et de légumes, petits fourneaux où l'on rôtit des viandes en plein vent, petits étalages de changeurs et d'usuriers... Là, je me reconnais tout à fait, par exemple, et le cœur me bat plus fort, car ma maison doit être bien près.

J'avais du reste gardé de ce marché un souvenir très singulier, unique même entre tous. Habitant d'Hadjikeuï ou habitant d'Eyoub, j'y venais chaque soir avec Achmet pour changer, pour emprunter de l'argent à ces juifs, ou bien encore pour leur acheter les pains et les gâteaux destinés au dîner mystérieux d'Aziyadé. C'est que Constantinople est la seule ville du monde où j'aie été vraiment mêlé à la vie du peuple,—à la vie de ce peuple oriental, bruyant, coloré, pittoresque, mais besoigneux, pauvre, actif à mille petits métiers, à mille petits brocantages. Mon compagnon de chaque jour, Achmet, était lui-même un enfant de ce peuple-là, au courant des moindres rouages de la vie laborieuse, habitué à se tirer d'affaire avec presque rien, et m'enseignant sa manière, me rendant homme du peuple comme lui à certaines heures. Il est vrai, j'étais pauvre, moi aussi, à cette époque, et bien en peine quelquefois pour soutenir mon rôle d'Hassan...

Ce marché, que je traverse aujourd'hui d'un pas dégagé et rapide, sentant peser la ceinture de cuir où j'ai fait coudre—un peu à la façon des matelots—ma réserve de pièces d'or, oh! ce marché, tout ce qu'il me rappelle de misères, gaiement endurées à cause d'elle, de marchandages timides, de demandes de crédit pour des sommes qui à présent me font sourire... Et, sous le costume turc, ces choses me semblaient acceptables, m'amusaient presque, en me donnant davantage l'impression d'être sorti de moi-même et devenu quelqu'un des simples qui m'entouraient. Il y avait tant d'enfantillage encore dans ma vie de ce temps-là!

Après cette rue du marché, une place tranquille au bord de la mer, une place silencieuse bordée de berceaux de vigne et ornée en son milieu d'une vieille fontaine de marbre. Et ma maison est là, qui tout à coup me réapparaît, bien réelle, au beau soleil du soir... J'ai enfin retrouvé une chose d'autrefois, une chose qui a fait partie de mon cher passé et qui existe encore...