Avec je ne sais quelle crainte de m'en approcher, avec un étrange trouble d'âme, je vais lentement m'asseoir en face, en plein air, devant un petit café, sous des treilles que l'automne a jaunies, et je la regarde. (Comme ce nom de café sonne mal pour dire ces échoppes orientales où l'on fume le narguilé.) Je la regarde, ma maisonnette d'autrefois, un peu comme je regarderais une chose de rêve qui oserait se montrer en plein jour. Elle me semble rapetissée et d'aspect misérable; cependant, c'est bien cela, et rien que ces marbrures de vieillesse, sur la muraille, ramènent dans ma tête mille souvenirs.

Cette place n'a pas changé non plus; pas une pierre n'a été dérangée depuis que j'y habitais. Est-ce possible, mon Dieu, que tout y soit demeuré si pareil, que le soleil l'éclaire si gaiement, que je m'y retrouve, moi, encore jeune, et que, depuis des années, je ne sache plus rien d'elle, même pas si elle est vivante ou si elle s'est endormie dans la terre...

C'est mon premier instant de repos et de rêverie, depuis que j'ai commencé ma longue course errante. Ce soleil d'octobre, qui d'abord me semblait joyeux, sur cette place solitaire, subitement me devient triste, triste plus que la brume ou la nuit. Il ne me charme ni ne me trompe plus; je n'ai conscience à présent que de son impassibilité devant les continuels anéantissements, les continuelles fins. Je sens de la mort, de la mélancolie de mort, dans sa lumière douce; ses rayons sont pleins de mort...


Un jeune garçon se présente pour nous servir. Je lui demande:

—Est-ce que le maître du café est vieux? est ici depuis longtemps?

—Le maître?... Oh! depuis peut-être cinquante ans, répondit-il, étonné; c'est un très vieux père.

—Alors, dis-lui qu'il vienne me parler.

Je me rappelle tout de suite la figure de ce vieil homme, dès qu'il arrive:

—Me reconnais-tu? Je demeurais là, dans la maison d'en face, il y a bien des années.