—Ah! oui, dit-il, un peu saisi. Et c'est toi qui t'en étais allé, après, habiter Eyoub. Pourtant, non... il y a au moins vingt ans de ce que je veux dire (on compte toujours très mal les années, en Turquie), tu serais plus vieux que tu n'es.
—Et te souviens-tu de mon serviteur Achmet?
De mon serviteur Achmet, il se souvient très bien; mais il ne peut me donner aucun renseignement sur lui: on ne l'a pas revu à Hadjikeuï depuis mon départ.
Alors je le charge d'aller appeler tous les anciens du quartier, tous ceux qui plus ou moins peuvent se souvenir de moi.
Et bientôt un attroupement se forme, des voisins, des curieux, des gens quelconques, qui me regardent comme un revenant de l'autre monde, étonnés eux aussi de me voir encore jeune: il semble que, dans leur mémoire à tous, mon passage ici ait peu à peu remonté jusqu'à des époques incertaines et reculées.
Je m'en doutais bien, ils n'ont pas oublié ce Français qui avait eu l'idée singulière de venir s'isoler ici; mais, hélas! au sujet d'Achmet, personne ne peut rien me dire. Pourtant on me propose d'aller, si je veux, chercher un juif qui me connaissait très bien et qui me renseignerait peut-être,—un nommé Salomon.
Salomon! Je crois bien que je veux voir Salomon! Qu'on me l'amène bien vite, et il y aura récompense. Ce Salomon, je l'employais souvent; il allait faire des achats pour moi avec Achmet, et savait même les allées et venues clandestines d'une musulmane dans ma maison. Au moment de mon départ, je l'avais chassé, il est vrai, pour je ne sais plus quelle fourberie; mais qu'importe pourvu qu'il me guide. J'aurai même presque une joie à le revoir, comme tout ce qui a été mêlé à ma vie d'autrefois...
Il arrive. Sans doute il ne m'en veut pas, lui non plus, car il paraît tout ému de me reconnaître, et il embrasse la main que je lui tends. Je l'avais laissé un homme grand et superbe, je le retrouve tout courbé et blanchi.
—Achmet, dit-il, non, je ne l'ai pas revu, et n'ai plus entendu parler de lui depuis ton départ. Il doit avoir quitté le pays,—ou bien il est mort.
Puis il me promet de passer sa soirée en recherches et de monter demain matin à Péra m'en rendre compte.