Allons, je ne saurai rien de plus ici. Encore une halte perdue. Et l'heure presse, il faut repartir...
Pourtant je voudrais bien entrer dans ma maison, puisque je suis si près; surtout je voudrais monter au premier étage, dans cette chambre que j'avais préparée avec tant d'amour pour la recevoir.
Et j'envoie Salomon parlementer avec les gens qui habitent là: des Arméniens pauvres, qui consentent, pour une pièce blanche, à m'ouvrir leur porte.
J'entre, je monte notre escalier, je revois notre chère petite chambre, jadis si jolie dans son arrangement étrange. À présent, plus rien; des meubles de misère, du désordre et des loques qui traînent. J'aurais mieux fait de ne pas regarder cette profanation pitoyable; le simple coup d'œil que j'ai jeté là vient de suffire pour reculer, reculer encore plus au fond de l'abîme, le passé dont je poursuis la trace.
Mais, tandis que je redescends, par ces marches où les babouches d'Aziyadé se sont posées, une émotion poignante me vient, que je n'avais pas prévue...
Un jour, très loin dans mon enfance, certain rayon de soleil d'hiver, entré par une fenêtre d'escalier, m'avait impressionné d'une inexplicable façon profonde.—J'ai déjà conté cela, je ne sais où.—Et ici, bien des années plus tard, j'avais retrouvé le même frisson, en revoyant, dans cette maison d'Hadjikeuï, un rayon semblable et de même signification mystérieuse,—qui, chaque soir, glissait le long d'un escalier, pour éclairer une amphore d'Athènes posée dans une niche du mur... Souvent, des détails infimes se gravent pour toujours dans une mémoire, et on dirait qu'ils résument en eux-mêmes tout un lieu, toute une époque pénible ou regrettée: il en avait été ainsi de ce rayon de soleil—déjà mêlé pour moi à je ne sais quel antérieur inconnu;—j'y avais repensé cent fois depuis mon départ du pays turc, et une angoisse singulière, une angoisse bizarre et d'inquiétante origine, m'était toujours venue à l'idée que je ne reverrais jamais cette traînée de lumière pâlie, tombant dans cette niche sur cette amphore, jamais, jamais plus...
Eh bien, la niche vide est toujours là dans le mur, et tandis que je redescends, le soleil l'éclaire de son même rayon triste...
En tout ce qui précède, je me suis perdu, une fois de plus, dans l'indicible...
Nous remontons dans notre caïque, le Grec et moi, après cette halte qui a duré vingt précieuses minutes, et nous continuons notre route vers Kassim-Pacha, de toute la vitesse de nos rames.