Sur la Corne-d'Or, c'est le va-et-vient coutumier, le croisement incessant des minces caïques silencieux. Et que cette après-midi est belle, tiède et lumineuse! Elle me donne des illusions d'été, à moi qui arrive des forêts de sapins des Karpathes, où déjà des neiges tombaient... Et je me laisse reprendre aux tromperies du soleil. Je me laisse peu à peu bercer et leurrer par tout ce mouvement, si familier jadis: comme tout à l'heure à Eyoub, peu à peu, je me figure être encore au temps lointain où j'avais des logis mystérieux, ici, sur ces deux rives... L'entour est, d'ailleurs, resté tellement pareil! Les grands dômes des mosquées se dressent aux mêmes places; la silhouette immense de Stamboul préside à toute cette agitation joyeuse des barques, absolument comme, il y a dix ans, elle dominait nos aventureuses allées et venues d'amour... Oh! comment dire le charme de ce lieu qui s'appelle la Corne-d'Or!... Comment le dire, même par à peu près: il est fait de mes joies inquiètes et de mes angoisses, mêlées à de l'ombre d'Islam; il n'existe sans doute que pour moi seul...
À l'Échelle de Kassim-Pacha, nous abordons bientôt, en face de ce palais, d'architecture mauresque, qui est l'Amirauté. Là, je regarde l'heure... À quoi pensais-je donc, il faut que j'aie la tête bien inquiète pour n'avoir pas vu qu'en effet le soleil est encore très haut; il est à peine trois heures et demie! J'éprouve un apaisement à cette certitude que le jour n'est pas trop près de finir...
Dix minutes de marche empressée pour arriver de nouveau à ce quartier où nous avons chance de trouver Anaktar-Chiraz. C'est par de vieilles petites rues bien musulmanes, où circulent en babouches des femmes voilées de mousseline blanche.
Après cette longue pérégrination inutile que je viens de faire, revenu à mon point de départ, à cette place d'Hadji-Ali, qui est tranquille et solitaire, entre ses maisonnettes basses, comme une place de village, je m'assieds au même petit café que tout à l'heure, dans le jardin, sous les treilles jaunies qui s'effeuillent. Dans ce recoin paisible, pauvre, presque campagnard, nous serons bien pour causer du passé, sans témoins, au milieu de choses immobilisées depuis des siècles; l'endroit, d'ailleurs, est comme choisi, pour l'entrevue un peu funèbre que j'attends, pour les choses tristes et saupoudrées de cendre que nous allons sans doute nous dire.
J'envoie le fureteur grec s'enquérir d'Anaktar-Chiraz et la prier de venir ici, causer un moment avec moi. Je crois bien que, cette fois, il la trouvera; je m'inquiète seulement de savoir si elle consentira à venir, si elle n'aura pas peur, et je demande un narguilé pour attendre. La soirée est de plus en plus tiède, jouant les calmes soirées d'été; le soleil, qui descend, dore l'antique mosquée d'en face et la vigne effeuillée sous laquelle je suis assis. Sur la place, personne ne passe; à peine une rumeur confuse monte jusqu'à moi, de la Corne-d'Or et des navires; il se fait un grand silence alentour. Des minutes et des minutes d'attente se passent. L'immense ville voisine n'est plus indiquée par rien; j'ai maintenant tout à fait l'impression de l'été, d'un soir d'été finissant, dans quelque village oriental, et du calme profond redescend en moi.
Enfin il revient, le Grec, suivi d'une vieille femme vêtue de noir, basanée, aux traits durs, que je reconnais tout de suite. Je l'avais vue une seule fois dans ma vie, mais c'est bien elle. Son air est effaré, hagard; elle a vieilli terriblement. Pourvu qu'elle se souvienne!
Évidemment elle a peur de ces personnages inconnus, de cet interrogatoire qu'on veut lui faire subir dans un lieu écarté. Avec une cérémonieuse révérence, elle s'assied devant moi, sur le bord d'un tabouret, et me regarde. Je suis à contre-jour et elle doit me voir en ombre sur un fond de soleil.
Oh! oui, c'est bien elle; je viens de reconnaître surtout ce demi-sourire, très bon, très honnête, qui a éclairé un instant son visage parcheminé et durci. Une natte de ses cheveux, restés noirs comme de l'ébène, entoure le foulard de soie, également noir, dont sa tête est enveloppée comme d'une bandelette. Sa robe usée, mais propre, est taillée à l'européenne, d'une forme démodée, avec des biais de velours noir. Chez nous, dans des villages du Midi ou de l'Auvergne, des vieilles femmes ont cette tenue et cet aspect. Elle se tient roide, sur son tabouret, et elle attend.
Je commence à la questionner doucement, timidement, en langue turque, ayant peur de ses réponses.