—«Achmet? Achmet?» répète-t-elle, les yeux toujours hagards. Non, elle ne se rappelle pas. Il y a si longtemps de l'histoire que je lui conte,—et elle en a tant soigné, tant vu mourir dans sa vie, des jeunes hommes et des vieux,—et il y en a tant des Achmet, à Constantinople! «Et puis, dit-elle pour s'excuser, j'ai perdu coup sur coup mon mari et mes fils. Depuis ce temps-là, ma tête s'est dérangée, ma mémoire est partie.»
Mon Dieu, comment percer la nuit qui s'est faite dans cette intelligence, comment m'y prendre... Et puis elle a peur surtout; peur d'être interrogée pour quelque affaire de justice, peur de je ne sais quoi.
—Ne crains rien de nous, bonne dame, lui dis-je. Cet Achmet, je le recherche parce que je l'aimais tendrement, rien que pour cela. Tâche de te rappeler. Je voudrais le revoir. Aide-moi. À présent, je te supplie, tu vois bien. Allons, cherche: Achmet, Mihran-Achmet? Je te reconnais, moi, pourtant; je suis sûr d'être venu avec lui te parler ici, il y a dix ans, quand tu demeurais dans ce quartier. Et je lui ai même écrit chez toi, durant les trois premières années qui ont suivi mon départ. Tu l'as soigné, ne t'en souviens-tu pas, quand il était blessé et si malade...
Une lueur paraît traverser sa tête. Elle se penche en avant pour me regarder de plus près, ses yeux s'ouvrent, se dilatent; plongent tout au fond des miens: «Comment t'appelles-tu donc?» dit-elle d'une voix brusque.
—Loti!
—Loti!... Ah! Loti!... Ah! Achmet!... Ah! Mihran-Achmet! Si je m'en souviens, de Mihran-Achmet!!
Un silence de quelques secondes, pendant lequel sa figure s'assombrit tout à fait. Puis elle reprend durement:
—Eulû! Eulû! Yedi seneh dan, tchok dan euldi! (Mort! Mort!! Il y a sept années, il y a beau temps qu'il est mort!)
Comme c'est étrange! Le début de cette réponse, le ton cruel, la répétition irritée de ce premier mot aux consonances sinistres, j'avais imaginé jadis, pour Aziyadé, quelque chose d'absolument semblable... Eulû! Eulû! je m'étais figuré que, pour m'annoncer sa mort à elle, on me poursuivrait, avec acharnement, de ce mot-là.
Et j'ai écouté, à peu près impassible, la phrase funèbre, oubliant presque Achmet pour me dire seulement que le fil conducteur devient de plus en plus difficile à ressaisir, qu'il ne me reste d'espérance qu'en sa sœur Ériknaz et qu'il me faut, ce soir même, à tout prix, la retrouver.