Elle continue, la vieille femme:«—Sa dernière nuit, tout le temps, il t'a appelé: Loti! Loti! Loti!... Donc, c'est à cause de toi qu'il est mort, à cause de toi!»
Cela encore, je m'y attendais. Je sais bien que non, qu'il a dû mourir de sa blessure, le pauvre petit; mais je ne m'étonne pas, puisqu'il m'a appelé à l'heure d'angoisse, d'être soupçonné de quelque maléfice mortel. Je suis seulement surpris de me sentir à peine ému, comme si j'avais en ce moment le cœur fermé, ou rempli d'autre chose que de lui.
—Tu sais où est sa tombe? dis-je simplement. Alors, tu m'y conduiras demain... Mais il y a Ériknaz, sa sœur, de qui j'ai besoin dès ce soir; dis-moi où elle habite, mène-moi tout de suite chez elle, veux-tu?
—Ériknaz?... De qui donc est-ce que je parle là! Six mois après son frère, on l'a mise dans un cercueil, elle aussi. Quant à sa fille Alemshah, elle est mariée et s'en est allée demeurer très loin d'ici, sur la côte d'Asie, du côté d'Ismir...
Et Anaktar-Chiraz fait un geste de la main, le geste de chasser de la poussière, comme pour mieux affirmer que c'est fini de tout ce monde-là; table rase, il n'en reste rien.
Allons, il est brisé, le fil conducteur sur lequel j'avais compté; il est brisé et enfoui sous terre depuis des années avec Ériknaz. Quant à cette femme qui me parle, inutile de l'interroger sur Aziyadé, elle n'a même pas connu son existence. «C'est une bonne et sainte femme, disait Achmet, mais il ne faut pas lui confier nos secrets, elle ne saurait pas les tenir.» Et tout mon plan s'écroule, et la journée s'achève et je ne sais plus que faire...
Maintenant elle m'accable de questions, Anaktar-Chiraz, très radoucie cependant, parce qu'elle comprend que je souffre. Pourquoi ai-je disparu pendant dix années, sans même répondre aux lettres d'Achmet mourant? Qu'est-ce qui me ramène aujourd'hui? Qu'est-ce que je veux savoir d'Ériknaz, et, sous tout cela, quel mystère y a-t-il?
Je ne réponds plus, moi, accablé et songeant... Mais tout à coup je me rappelle une autre sœur d'Achmet. Comment donc était-elle sortie de ma mémoire, celle-là. Il est vrai, une sorte d'invisibilité entourait cette créature très bizarre. Je ne l'avais aperçue qu'une fois, à peine et dans l'obscurité. Eux-mêmes, Ériknaz et lui, ne la voyaient presque jamais, et baissaient la voix pour parler d'elle; c'était une sœur très aînée, déjà une vieille femme pour laquelle ils avaient une vénération et une crainte, l'appelant tout bas «notre mère». Mais elle savait l'existence d'Aziyadé, et sa demeure, et connaissait bien aussi Kadidja, la négresse. Vraiment, je ne comprends plus comment je n'y ai pas songé plus tôt...
Et j'interroge, en tremblant: