—Te rappelles-tu qu'il avait une vieille sœur... qui demeurait toute seule, par là-bas, vers les Eaux-Douces?
Dieu merci, elle se rappelle, et elle croit que cette vieille sœur existe toujours, là-bas, dans sa même maison. Mais c'est une personne singulière, qui a eu de grands malheurs et qui vit dans la retraite. Depuis sept années, depuis l'enterrement, elle ne l'a pas revue.
—Oh! vite, dis-je, je t'en prie, tu vas m'y conduire!
Elle objecte qu'il est bien tard, que le soleil baisse; que sa malade l'attend. Pourquoi pas demain, plutôt? C'est si loin! Et puis, nous recevra-t-elle seulement; ça n'est pas sûr.
Je le lui demande avec prière, je la supplie, car je n'ose lui offrir de l'argent bien qu'elle paraisse pauvre. Je la supplie, et je vois peu à peu ses yeux s'attendrir. Eh bien, oui, alors, elle me conduira ce soir. Le temps d'aller avertir la malade qu'elle soigne, et elle revient, et nous partons ensemble.
Je congédie le Grec, qui a pris un air trop attentif, trop inquisiteur, et je reste seul, suivant des yeux la robe noire de la vieille femme qui s'éloigne.
Quelques minutes de calme et de silence, en attendant son retour. Au-dessus de ma tête, la vigne effeuillée prend de plus en plus des teintes d'or rouge, et une nuance d'or se répand aussi sur la mosquée d'en face, sur le branchage des grands cyprès, sur toutes choses; le soir, le calme soir descend sur ce petit quartier perdu où la mort d'Achmet vient de m'être confirmée. Plus j'y songe, plus je suis convaincu qu'elle aussi, Aziyadé, est couchée comme lui dans la terre turque. Et, au lieu du déchirement affreux que j'aurais senti autrefois, je n'éprouve plus qu'une mélancolie douce en pensant à ces disparus, une mélancolie douce avec peut-être un apaisement de les savoir là, et un désir de bientôt les rejoindre dans la paix où ils sont. À ces immobilités d'Islam, que je sens autour de moi, s'ajoute, pour me bercer, le charme tranquille de cette journée finissante. En ce moment, ma souffrance est endormie dans une résignation absolue à l'universelle mort.
Oh! pourtant, si ces deux pauvres petits, qui m'ont tant aimé et que je confonds presque maintenant dans une même tendresse n'ayant plus rien de terrestre, m'étaient rendus pour un instant, avec quelle indicible joie, avec quelle émotion profonde et sans nom je les serrerais dans mes bras.